Immobiles

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Autour de moi rien ne bougeant que la cavalcade des morts leur danse folle et leurs visages comme effacés gommés que voulaient-ils qu'attendaient-ils de moi les regardant dévisageant je n'en connaissais pas même pas la moitié la plupart morts bien avant moi bien avant que je naisse peut-être voulaient-ils juste se sentir encore un peu vivants au travers de moi leur donnant là parole et chairs et regards à nouveau les tirant là de ce grand rien où ils étaient tous entassés et attendant et frappant à nos portes mais nous n'osions souvent pas entrouvrir nos huis nos yeux de crainte qu'ils de crainte que mais quoi puisqu'ils nous avaient aimés vifs pourquoi cela changerait-il maintenant à présent qu'ils étaient quoi morts mais l'étaient-ils vraiment en tous les cas ils dansaient bien s'amusaient bien encore dans cette salle cette salle de bal où je marchais sans esquisser un seul geste où je marchais sans pas sans pas perdus en regardant je peux le dire là-bas au loin derrière les hautes fenêtres après la plage la mer la mer toujours recommencée.

Visages visages et traces d’eux que l’on oublie et ça coulant de nous nous échappant suintant de nos peaux de nos doigts de nos bouches fermées serrées pourtant serrées tellement nous échappant alors tant que nous tentons mais tout mais l'impossible pour ne pas oublier pour ne pas les laisser tous ces visages tous les visages que nous avons aimés pour essayer de les garder nous tentons tout et jusqu'à graver sur nos peaux cela leurs traits leurs mots leurs rires mais rien n'y fait non rien n'y fait et l'on oublie et peu à peu l'on oublie tout et même nous et jusqu'à nous dans la promenade de nous le long de la jetée le long de nous le long du vent.

Immobiles à l'aplomb de nous mains posées sages sur le reflet la grise mine du zinc du miroir derrière de la vitrine en ses échos et le monde derrière où nous mirons nos visages défaits nos rêves alambiqués tout cela qui dedans nos cabas nous entraîne vers l'arrière pèse sur nos épaules nous tasse nous tient à la terre cloués avec nos ailes brisées comme engluées de mauvais vin de mauvaise vie dans nos rires confits de riens ces brèves histoires que nous traçons dans la buée et qui pourraient si elles avaient vagues sens et qui pourraient si nous venions à bout de nos phrases de nos mots laisser supposer ce que nous pouvons être - et rien peut-être.

De mer nue se demander et quoi là-bas sur notre envers sur l'autre face des cailloux sur l'autre visage des visages et derrière ça quel océan quelles tempêtes quels goélands eux toujours ivres mais c'est d'écumes et de serments alors que nous dessus les plages sales et boueuses marchons sans trêve - de la tempête garder toute enflammée la joue, c'était hier.

Outils à mémoires de nous, de ceux passés, sur l'établi laissés, en nos mains réveillés, paroles de nos paumes, à peaux même conversées, et que nous tutoyons pour n'être pas muets, nous qui de nos chemins, n'avons aucune carte.

Replis sur soie replis de nous pliant ployant sous ce qui est de nous quoi oripeaux nippes robes usées et dans les plis encore toujours nos souvenirs à peine morts à peine froids et puis nos vies ce qu'il demeure d'elles ce qui hante chaque jour chaque heure de nos jours et pas à pas nos éloignements la distance que nous construisons à renforts de mots de phrases dépliées qui tout autour font protection forteresse digue à la mer à l'amer s'opposant et même si dehors se bousculent printemps et la langueur de nos festins infimes ces trilles d'alouettes.

Flottées de bois et d'os et puis de nous là entassés jetés abandonnés de tous de l'océan déjà parti déjà retiré loin évaporé et de l'histoire de nos histoires n'étant même plus dans nos propres souvenirs n'étant plus rien que tas amas de corps si amaigris qu'on aurait dit brindilles fascines qu'on aurait dit... finalement c'est impossible de parler d'écrire sur ça de dire cela ce qu'a été le choc des images le choc des corps au bord de la plage là où elle se fondait fondait dans l'eau salée marchaient à petits pas de très vieilles personnes et c'était un tableau mais pas de maître une aquarelle un peu naïve avec le phare en arrière-plan et par paquets des algues échevelées, des survivantes.

Lavande sur nos chemins drapant les morts comme leurs destins et ce qu'ils furent avant de naître dans nos mémoires dans nos imaginaires dans ce que nous reconstruisons de chacun d'eux à partir de rien des mots des images des chansons qui dorment sur de vieilles bobines où nous parlons aussi destinés également à n'être plus que ça des voix comme ouatées amoncelées enfoncées trop profond dans le ventre du temps pour être encore comprises et flottant là dans des sortes d'interstices - la faille des jours, cette secrète faiblesse que l'on ne peut réellement voir qu'en oubliant que la nuit vient avec son semis de vertiges.

Et dans le haut silence la trace effacée de nous tous ce bref sillon cette saignée à même la terre cette coupure que nous faisions ou nous ou d'autres nos pères nos frères sur le ventre le dos de la colline patiemment très lentement à pas de bœufs à pas d'humains à pas de riens sous le soleil voilé de nos sueurs coulées depuis nos fronts sur chaque motte chaque caillou chacune des bornes qui du monde clos marquaient limites les nôtres celles des autres dans la lutte fraternelle la lutte mortelle que nous menions les uns les autres aux uns aux autres depuis le temps depuis le premier jour le premier jour du temps depuis avant sans doute depuis le premier mot la première esquisse de nous.

Ce qui de nos chemins demeure nos pas nos traces nos hésitantes scansions tout cela tombait de lui sans qu'il sache pourquoi comment comme si quelqu'un dedans était un autre comme si quelqu'un parlait qu'il ne connaissait pas ne croisait pas ne voyait pas même pas à l'aube quand à la fin à l'agonie des insomnies il se croisait dans le reflet de la glace sale de ce miroir censé renvoyer quelque chose mais qui ne montrait rien que ça un visage défait des rides toujours plus creusées on aurait pu parfaire le tableau en parlant de ses cheveux gris mais cela il n'y avait pas ses cheveux ras évitait ça ce cliché un de plus empilé sur les autres pour en faire quoi quelques éclats quelques inutiles paroles jetées dans le grand sac le grand ventre sans fin de nos paroles entrecroisées nouées et tellement et tant que plus rien n'émergeait de ça que plus rien n'en sortait qu'un brouhaha un grommellement la mélopée du rien patiemment tissée sans fin à mesure des pas des traces de tout cela.

Cent pies et dessous l'arbre vigie, toute ma vie et là-bas attablés les rires et les sourires et comme une fête se déroulant et tout autour de la table les chants les roucoulements une danse sur l'herbe et les verres qui chantent et nos jours qui passent et blanches robes blanches et à l'écorce gravés initiales muettes et plus là-bas encore les enfants qui déroulent autant de légendes que possible et plus là-bas encore le roc de mon refuge et plus là-bas encore ce qui retient la terre et plus là-bas encore plus rien vraiment plus rien comme nous rions de nous de tout et moi vous regardant et ne vivant jamais que dans votre présence un geste inattendu ce qui me lie à moi et m'éloigne de vous.

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