Face à face

... jusqu'au moment où nos visages nous lâchaient eux aussi, après nos femmes, nos amis, nos enfants, et se mettaient à porter toutes les années traversées sans y prêter l'attention qu'il aurait fallu, ce que nous ne pouvions supporter (nous avions tout vaincu, tout surmonté, alors ce n'était certainement pas le temps qui aurait dernier mot). Le commun se serait précipité chez quelque esthéticienne pour s'y faire enduire de crèmes, s'y faire masser la face - d'autres, plus fortunés, auraient décroché leur téléphone pour prendre rendez-vous chez tel ou tel chirurgien de l'une des côtes des Etats-Unis dont on disait qu'ils pouvaient faire des miracles. Mais nous n'étions pas le commun, nous étions bien au-dessus. Nous avions mieux. Nous, nous utilisions les services d'agences discrètes, dont on se passait les adresses de la main à la main, dans les salons privés, les cocktails courus. Nous, nous faisions transiter des sommes pour le moins conséquentes vers des comptes off-shores dont nous préférions ne pas savoir à quels hommes de paille ils pouvaient bien appartenir. Nous, nous attendions qu'un téléphone sonne, un jour, quelque part, et qu'une voix nous donne un lieu, une date. Nous, nous nous retrouvions nus, sur une table d'opération d'acier, au milieu d'équipes médicales dont nous ne pouvions voir que les yeux, dont nous ne verrions pas plus. Nous, nous finissions par nous réveiller avec un autre visage, vraiment, un autre visage que nous découvrions dans la glace une fois que l'on nous enlevait nos pansements. Ces visages, nous ne savions pas d'où ils venaient, nous ne savions pas à qui ils avaient été prélevés, ni même si les donneurs étaient vraiment morts au moment de ce prélèvement. Ces visages, nous ne savions pas par quel réseau ils étaient arrivés jusqu'à nous pour remplacer nos traits usés et fatigués. Ces visages, nous ne pourrions jamais faire comme si nous ignorions qu'ils avaient peut-être été volés à leur premier propriétaire et qu'il valait mieux, sans doute, ne jamais croiser les familles de ceux que l'on retrouvait au matin dans le ruisseau, dépouillés de leurs traits. Cela importait peu. Ce qui comptait, c'était chaque matin de se retrouver jeune dans les immenses miroirs de nos villas cachées.

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