S'effondrer

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J'ai vu mourir ceux d'avant, j'ai vu mourir tous ceux d'avant moi, j'ai suivi avec les autres, ceux dont le tour viendrait bientôt, le cercueil noir des premiers, j'ai vu s'effondrer leurs maisons et pourrir leurs champs et les fruits sur les arbres tordus des vergers qu'ils s'étaient échinés à entretenir, j'ai vu tomber un monde et eux avec dans le même temps, le même mouvement.

Commentaires

merci de nommer ce autour de quoi je ne cesse de tourner, de lui donner une voix. Beau, tragique et pourtant réconfortant. Un écho, ce n'était plus le désert.

merci de nommer ce autour de quoi je n'en finis pas de tourner, de lui prêter votre voix. Beau, tragique mais pourtant réconfortant. Un écho dans des déserts glacés.

Une mise à mort qui n'appelle
ni la peur ni le regret
presque sereine
on (j') y hume la promesse de vies à venir
à nourrir.
Sous le noir en toutes ses nuances
peut-être
les couleurs d'un printemps vif et audacieux.

 

J'aime ce texte.

 

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Thaelm

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Je n'ai pas vu les villes dont certains prétendaient qu'ils les avaient parcourues quand ils étaient partis d'ici pour mieux y revenir, je n'ai pas vu les rues et les avenues et les parcs au gazon lissé qu'on y garde soigneusement pour se souvenir qu'il y a eu la terre à cet endroit avant, je n'ai pas entendu la respiration lente et fauve de la ville endormie (pour celles qui s'endorment) et celle en staccato de l'autre qui ne s'endort jamais et ça c'est chose que je connais parce que c'est même insomnie grande que celle d'une vache mettant bas qu'on veille en dormant sur la paille dans le remugle du sol battu.

Je n'ai pas vu non plus tous les charniers mais j'en connais certains et je les porte en moi et ils pèsent lourd crois-moi et sont sonores aussi des gémissements que poussent toujours ceux qui dessous les morts respirent mais seulement encore un peu et qui ne bougent plus malgré leurs pauvres efforts parce que sur leur dessus c'est des corps qui pèsent et que rien ne pèse plus qu'un mort qui n'y peut mais et tout cela je l'ai dedans moi comme un sac qui crache et qui s'agite et qui est ce sac brun d'une jute mal tressée dans lequel nous cachions des chats pris au lacet que nous allions jeter dans la rivière en crue sans trop savoir pourquoi à force de cruauté et puis de bêtise crasse.

J'ai vu glisser toute chose dans le brouillard du temps tout cela finissant par faire un mur et haut et blanc dans lequel je plongeais ma main à la recherche de ce que j'y trouverai peut-être, dans lequel je laissais glisser mes doigts un peu tremblants de ce qu'ils ramèneraient de cette pêche aveugle, et c'était le même geste, exactement, que celui que nous faisions, et avant nous nos pères, quand à plat ventre sur les berges trempées, le nez dans l'herbe gorgée, nous farfouillions sans y voir rien dans les trous souterrains des berges pour y chercher nous ne savions quoi sinon de longs frissons d'une sorte de dégoût lorsque l'on sentait quelque chose de mystérieux et d'animal nous frôler — souvent, une fois la terreur passée et nos tripes dénouées, nous tirions du flou de ces flots de vieilles racines pourries, et rien de plus, jamais rien d'autre de plus.

J'ai croisé des vivants qu'on aurait dit morts et c'était mêmes yeux et mêmes démarches et mêmes sourires figés et douleurs identiques et rien vraiment ne faisait différence j'ai croisé tous ces gens recroquevillés dans leurs maisons de terre et n'ouvrant la fenêtre même pas pour les passants restant debout derrière leurs rideaux sales me regardant moi qui errait sans esquisser le moindre geste sans tendre vers moi un seul broc d'eau quand au-dessus c'était du ciel un soleil dur qui tapait j'ai traversé ainsi tout seul leurs villages longs presque vautrés de chaque côté des routes de boue et je sentais sur mes épaules leurs regards lourds leurs yeux de chiens et égarés et parfois même et tout du long c'était tocsin pour m'accueillir pour prévenir c'était partout depuis les champs le sentiment de mille yeux dès mon entrée dans les vallées dès que le premier de mes pas salissait leur terre leur chair.

J'ai vu s'effacer les anciens je les ai vu entrer en eux comme dans une très vieille maison et puis fermer un à un les volets et puis derrière les fenêtres et puis derrière les rideaux je les ai vu enfin clore la porte sans un regard pour nous qui demeurions devant le pas à essayer de nous faire reconnaître qui déballions tous nos souvenirs vieux monceaux sales d'histoires lasses pour tenter de les ramener j'ai vu leurs yeux ne reconnaissant même plus le visage dans la glace de l'aube j'ai vu leurs mains sur la clenche dernière frippées plus que la terre j'ai entendu ainsi le bruit que faisaient les verrous et puis plus rien et puis plus rien.

J'ai vu revenir ceux qui étaient partis et ceux qui n'étaient jamais partis et qu'on voyait sortir du lourd sommeil où ils étaient tombés en s'abrutissant d'alcools mauvais, je les ai vu s'éveiller tituber et ne pas se retrouver et puis se vomir tellement qu'on aurait dit qu'ils n'y survivraient pas, je les ai regardés s'essuyer le visage et la bouche de ce geste las que je connaissais si bien, j'ai senti leurs haleines de chiens qui couraient sur la lande et cherchaient un refuge et c'était seule peur que leur guide juste là.

Lecture : François Bon

J'ai vu grappes de morts à nos pieds accrochés entravant notre course nous retenant au sol tentant de toutes leurs forces de leurs haines mises ensemble de nous faire chuter et laids tous ils étaient pourris et flasques et jaunes et gris et effondrés vers leurs dedans moisis et ça faisait alors dans nos vies de vivants encore de tristes corbeilles bruyantes de fruits mauvais et tellement passés qu'on aurait voulu les recracher (de bienséance pétris on se retenait longtemps sans s'apercevoir que ces règles pour bien se tenir venaient des morts justement dont on pensait alors que peut-être ils avaient tout préparés et de longtemps malsains dès le début en fait et toujours piaillants à nos basques collés).

J'ai vu ces corps gonflés d'eux-mêmes que nous emmenions sur traîneaux de fortune faits d'une toile cirée jusqu'à l'extrême limite du ban pour les y entasser dans l'espoir insensé et jamais réalisé que quelqu'un venu de l'autre côté les emporterait et nous débarrasserait de leur puanteur que le froid ne contenait plus, j'ai vu les monceaux qu'ils faisaient couchés les uns sur les autres sans autre forme de procès et puis finalement sans forme du tout, j'ai vu les bêtes sournoises sorties de la forêt et les oiseaux noirs et gras tellement que leur vol n'était plus que sautillements poussifs se battre et becs et gueules et pattes pour le meilleur des chairs qu'ils arrachaient de cette masse toujours plus compacte et faire d'eux, des hommes et puis des femmes que nous jetions tels sacs vides, d'immenses charniers aux os blanchis et propres, enfin, parfaitement sucés léchés et nettoyés comme jamais ils ne l'avaient été de leur triste vivant.

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