Brouillons

Diverses pièces utilisées ensuite ailleurs - on peut considérer cela comme brouillon.

Texte intégral dans Légendes
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Cette langue n’est pas ma langue. Cette langue que je parle là n’est pas ma langue. Cette langue que je parle là m’a été toute apprise sur les bancs d’une école comme j’avais trois ans par deux bonnes soeurs à cornette noire et dont j’ai souvenir des prénoms des visages et même des sourires. Cette langue n’est pas ma langue et depuis là j’ai avalé ma langue première, cette langue qui n’existe pas, est langue entre deux langues, est langue presque inventée mais par personne vraiment, par des peuples bousculés, des gens de peu, des gens de glaise. Cette langue n’est pas ma langue et j’ai perdu ma langue première et c’est cela peut-être qui se tente depuis, écrire dans une langue étrange le souvenir d’une langue perdue, de moi aussi perdu (cela ainsi toujours, dire sans trouver terme ce qu’on ne saurait dire qu’avec des mots d’oublis).

Nos noms à regards de vanille, nos noms sur la plage recrachés, nos noms de terres, nos noms qu'oublient ceux qui nous croisent, nos noms sans coup férir, nos noms ramassés à la pelle, nos noms gravés à la lame du silence, nos noms dans le ressac chuchoté, nos noms choyés, nos noms revenus de voyages incertains, nos noms sans aucune limite, nos noms comme une routine, nos noms assoiffés mais sereins, nos noms tressés à même litanie, nos noms qui font corps avec d'autres, nos noms torturés par le vent, nos noms au dos de nos mains tavelées, nos noms à gestes incertains, nos noms sur les boîtes abandonnées, nos noms qui n'ont de cesse, nos noms au dos d'images qui ne parlent plus du tout, nos noms dans le parfum des figues, nos noms goutte à goutte dans les chambres, nos noms à petits pas, nos noms piétinant dans la glaise, nos noms fragiles, nos noms du nom des morts.

Sais-tu que rien ne prouve que cette ville existe, me disait-il, et nous regardions ensemble les clichés exhumés de quelque livre acheté un jour, par hasard, dans une bouquinerie du centre, en essayant de nous raccrocher à un détail, n'importe lequel, qui aurait permis de ramener ces rues, ces bâtiments, ces visages, à un possible, à la réalité.

On chercherait longtemps par où entrer dans ce monde dont ne subsistaient plus au moment où l'on commencerait de s'en préoccuper que de fugitives images dont on ne saurait sans doute jamais si elles avaient existé vraiment ou si elles n'étaient pas plus simplement quelque invention, des légendes construites avec quelques morceaux de ficelle, des pièces de bois, des riens de phrases, le goût enfin d'inventer à longueur de journée de quoi remplir chaque heure et la suivante...

 

Extrait de Légendes, work in progress

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