J'ai été Robert Smith

Onglets principaux

Le récit final
BO : The Cure, Faith 

J'ai été Robert Smith une nuit, une soirée du moins, sous l'un de ces chapiteaux mobiles qu'on croise encore parfois par ici et qui alors nous servaient de boîtes de nuit, de boîtes à boire bien plus sûrement et plus souvent, de boîtes à la castagne aussi mais pas pour moi, très peu pour moi cela, la meute, les coups de poings et ceux de pieds, très peu pour moi et pour cela, je passe mon tour, petite lâcheté." data-share-imageurl="">

Le récit final
BO : The Cure, Faith 

J'ai été Robert Smith une nuit, une soirée du moins, sous l'un de ces chapiteaux mobiles qu'on croise encore parfois par ici et qui alors nous servaient de boîtes de nuit, de boîtes à boire bien plus sûrement et plus souvent, de boîtes à la castagne aussi mais pas pour moi, très peu pour moi cela, la meute, les coups de poings et ceux de pieds, très peu pour moi et pour cela, je passe mon tour, petite lâcheté.

J'ai été Robert Smith ainsi déguisé grimé toute une soirée mais cela s'avéra plus difficile que prévu – n'est pas un autre qui veut et puis ici quand même, à cet endroit, ce n'était peut-être ni le bon lieu ni le bon moment (le ridicule déjà ne tuait plus sans quoi sans doute que j'y serais resté dessous la toile du chapiteau et déguisé et ridicule dans mon accoutrement moi Robert Smith mais alors faux de pied en cap) d'autant que tout de même, je ne suis pas le vrai et que le vrai sans doute n'en a que faire des autres lui qui dans ces temps quand même étaient nombreux même si ce soir-là, celui que je raconte ici, j'étais le seul.

Pour le retour on fera court : la tournée des amis que l’on accepte de déposer malgré que l’on n’en puisse plus d’une fatigue rentrée qui fait que chaque virage panneau tilleul est un danger ou un refuge et qui s’endorment (les amis) d’un sommeil d’enfant au bout des cent premiers mètres, leurs épaules que l’on se secoue pour les sortir du trou sans fond des rêves ennoyés des alcools, les derniers kilomètres seul à fond de caisse avec la tentation au plus vite d’une ligne droite d’y aller voir dans le fossé pour essayer ce que c’était, les basses qui tapent et amusent les lapins qu’on réveille en traversant la campagne grise...

Arrivé sain et sauf, le garage et le cliquetis moquerie du métal noir moteur surchauffe puis l'ascension des escaliers en essayant de faire le moins de bruit possible, tâche connue de tous et toujours impossible.

Ensuite, penser à se démaquiller, à enlever de ses yeux ce charbon qui y avait coulé, et faire là des gestes inverses de ceux d'avant, quand on avait tenté la transformation – se dire que Robert Smith alors, le vrai, vivait comme ça, était comme ça, plus souvent à la glace que sur les scènes donc, une vie étrange, une vie de maquillage.

Enfin, le lit, le mur de livres dont on ne lirait peut-être sans doute jamais tout, et juste au-dessus de l’oreiller, le groupe au firmament dont les regards convergeant donc vers l'ersatz semblaient quelque peu ironiques  : on l’aurait été à moins, à constater que la star d’un soir était déjà redevenue ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être, rien ni personne.

Entrons, passons le videur qui a sans doute vidé quelques bières déjà et commence seulement son marathon à lui, ne lèvera pas un sourcil devant l’escogriffe décoiffé, habitué sans doute à en voir des vertes et des pas mûres ou ayant perdu depuis longtemps toute ambition de croiser quelque chose de remarquable – je pensais l’être pourtant, l’étais mais pas pour les raisons que je voulais, ce qui ne changea rien, le cerbère ne broncha pas, ne comprit pas qui j’étais, ne chercha pas non plus puisque après tout, j’étais manifestement inoffensif. 

(...) passant les nuits évidemment seul comme il convient, comme il faut l'être pour avoir de quoi en parler ensuite, debout les bras ballants devant la chaîne poussée à fond, on a pensé au casque sans quoi il ne se passerait pas longtemps avant que tout soit éteint par les parents en colère, on n'envisage même pas d'ailleurs de ne pas être casqué et puis ainsi isolé de tout l'univers et du reste, on danse seul dans le noir, danser il faut le dire vite, cela ne ressemble pas à ce qu'on voit sur les pistes dans les boîtes, je n'ai jamais su faire cela alors moi Robert Smith que personne ne voit je suis seulement debout ballant me balançant vaguement cela suffit ce qui compte-là c'est ce qui se passe dedans que rien ne peut décrire, une transe qui dépasse tous les mots, on pourra apprécier le paradoxe et ceux ou celles qui ont connus même danse pourront se reconnaître, je les laisse sourire, je ne les invite pas, ce genre de ballet se pratique seul et son ridicule sage ne tue même pas, heureusement, nous serions déjà tous morts — pour les blessures c'est autre chose, oublions-les, elles sont bien loin maintenant...

Pages

Licence Creative Commons