Vallée

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(...) que nul ne traversait jamais parce qu'il n'y avait rien à traverser que quelques maisons faisant un tas entre les fourches des routes et des ruisseaux et qu'on serait passé là sans rien remarquer s'il n'y avait eu un panneau à l'entrée signalant le village le fermant quand après on sortait par là-bas la vallée n'ayant pas intérêt suffisant pour que quiconque s'y risque s'y engouffre et sans doute que ça n'avait pas changé depuis les siècles des siècles et que ça faisait de tout ça la vallée les maisons les chemins un peu la même chose que ce qu'on voyait lorsqu'on descendait des cimes et qu'on passait une partie du jour à onduler le long de la rocaille à descendre et monter et à voir de loin des maisons sur les pas desquelles personne jamais n'était un peu la même chose que ça un monde totalement complètement clos où tout le monde se connaissait tellement qu'on finissait par haïr copieusement chacun et que fatalement certains hivers c'était des morts qu'on retrouvait dessous les granges à sécher tous pendus comme des oignons sans terre.

(...) nos ventres mangés de toute cette eau, quelque chose qui ne serait pas cette ombre qu’on avalait sans s’en rendre compte avec chaque seconde et qui nous rongeait du dedans et faisait de nous des sacs vides qui bougeaient encore mais seulement par habitudes et par routines celle des saisons celle des vies c’étaient les mêmes et qui son travail de sape terminé nous faisait nous effondrer sur nous-mêmes parfois des années avant qu’on crève enfin de tout fatigués...

 

(...) avant qu’on crève enfin de tout fatigués et qu’on nous fourre dans la boîte noire dont le menuisier là-bas dans sa maison de guingois avait une réserve comme son père avant lui avait de même et le grand-père aussi de même les hommes de cette famille-là se transmettant les clous et les marteaux et les planches copeaux rabots cercueils de génération en génération comme s’ils’avaient été capables de ne faire que ça du bois tailler couper raboter et vernir pour en faire de quoi nous contenir tous capables de ne faire que ça des meubles pour y ranger nos pauvres effets qu’on laissait derrière une fois raides morts capables de ne faire que ça et puis répandre partout de la sciure...

 

(...) comme s’ils avaient fait mieux de leur temps qui n’était plus le nôtre et que nous avions oublié (le leur) pour pouvoir mieux nous occuper du nôtre et patauger comme nous pouvions dans cette mare qui faisait de nos jours et nos nuits à peine troublés par les guerres et les naissances et les mises en terre qui n’étaient qu’autant d’occasions de nous saouler autant que possible sans en avoir l’air...

 

(...) et puis répandre partout de la sciure qu’ils avalaient comme nous respirions et qui finissait par leur dessécher le gosier ce qui sans doute explique que le menuisier et son père et le père de son père avaient la bouteille facile et qu’on les retrouvait plus souvent au comptoir ou attablés devant un pichet qu’à la scie pour débiter les planches de leurs caisses à morts..

(...) les planches de leurs caisses à morts dont on ne voyait dans leur cercueil quand on s'y penchait les mains bien accrochées au bord pour n’y pas tomber que la voilette qui recouvrait leur visage et l'arête que faisait leur nez sous cette dernière en tendant le tissu jusqu'au menton qu'on fixait longuement dans l'espoir la crainte la terreur d'y déceler un souffle le battement d'une respiration retenue revenue...

(...) une respiration retenue revenue qui jamais n’arrivait et l’on se relevait soulagé en fait parce que le monde aurait été invivable si les morts s’étaient soudain mis à revenir de leur ailleurs pour déambuler dans la vallée à nouveau et revenir dans leurs maisons où nous étions à présent et se coucher pour leur sieste dans les lits qui étaient devenus les nôtres et manger à nos tables notre soupe et boire notre vin et passer leurs journées dans nos pattes à nous regarder travailler et vivre et à critiquer tout ce que nous faisions comme s’ils avaient fait mieux de leur temps...

 

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