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Il n'est aucune raison de passer par là, les routes autour plus droites et larges permettant où qu'on aille d'y aller plus vite et sûrement. Pour aller là, on ne peut être que quelque touriste égaré, tant rares par ici que cela n'arrive pas ou si peu que tout le monde est vite au courant ; soit donc être d'ici, il faudrait dire de là, et y rentrer, rentrer chez soi, le plus simplement naturellement du monde une fois la journée de travail terminée ou, aussi et de plus en plus avec le mouvement qui a conduit à la désertification des campagnes, parce que l'on revient pour les vacances ou à l'occasion de quelque occasion justement dont le calendrier est empli, fête familiale, mariage, enterrement, moments dont on ne sait que dire sinon qu'ils conduisent à d'ailleurs venir, attraper un train, traverser le pays de part en part, arriver dans la gare curieusement posée au milieu du nulle part immense entre deux villes voisines se détestant, attendre l'auto de qui s'est dévoué pour jouer les taxis, suivre donc l'une des nationales qu'on quittera un peu plus tard en bifurquant après la petite ville qui est comme toutes les villes du coin mourante et enfin arriver quand on commençait à se dire que décidément ça n'en finissait pas cette route, ce tortillement, ces virages derrière lesquels sont d'autres virages.

À détailler le spectacle, toujours le même, statique, à l'exception des moments où quelque fête paroissiale vient animer les lieux et faire se remplir la poignée de rues de gens et de voitures venus des alentours et la cour de l'école comme la place de l'églised'une foule étonnante de trognes pour certaines sorties directement des temps anciens, des temps que personne ici n'a pu connaître, on voit s'y superposer l'ombre grise, sale, d'une photographie découverte par hasard dans une boîte à chaussures et qui, prise après les bombarbements tapis de la dernière bataille, celle qui libéra le village en le réduisant en cendres, technique particulière mais se révélant en l'occurrence efficace, montrait depuis quasiment le même angle de vue les amas de gravats qu'étaient devenus les maisons d'avant, celles dont il ne restait donc plus rien que ces tas informes, indescriptibles en fait, qui seraient remplacés ensuite par les constructions qui sont maintenant le village, les maisons d'avant pourtant toujours là, présentes, vivantes, à leurs emplacements d'avant, exactement identiques mais invisibles, flottant dans les mémoires y compris de ceux, dont nous, qui n'en avaient jamais franchi les seuils, parcouru les pièces. Dans le même lieu alors, le même temps, on voit bien que quelque chose se passe qui fait que le temps se croise lui-même, nous emprisonne, et la scène pourrait durer indéfiniment avec toutes ces histoires se poussant les unes les autres du coude si une voix dans une autre pièce, celle donnant sur l'arrière et qui est la cuisine, n'appelait pour dire que le souper est servi. Il est moment alors de s'ébrouer, de faire tomber des yeux qu'on a écarquillés un passé qui ne passe pas, de passer à table. Il faut s'asseoir, la soupe est chaude, il y a du vin qu'on devine robuste dans les verres déjà. Bon appétit est la seule phrase maintenant autorisée. On la prononce, et on se tait.

C'est un mille-feuilles mille fois resservi dans lequel on mord à pleines dents épais constitué qu'il est des couches énormes de morts et d'années et de siècles s'empilant peu à peu, des couches sans fin de gens, de visages qu'on ne connaît pas ou à peine, par ce qu'on en voit de silhouettes ici ou là, à l'occasion d'un enterrement, d'une quelconque réunion de famille, d'une promenade, de rencontres de hasards, par ce qu'on nous en raconte, qu'on écoute à peine, sans vraiment comprendre de quoi il retourne, qui est qui par rapport à qui, qui est cousin, beau-frère, grand-oncle, arrière-tante, qui a vécu là-bas ou là, est mort maintenant ou malade ou vient seulement de naître et qu'on ne croisera peut-être jamais, ou très souvent sinon, c'est même chose, une pâtisserie un peu lourde et savoureuse, si peu respectueuse de nous, s'écrasant comme on appuie dessus et qui n'en finit pas de se faire, défaire, en même temps, dans le moment où toutes les histoires la constituant se déplient dans la conversation n'en terminant plus alors que le souper est passé maintenant et qu'arrive derrière la tarte qui accompagnera le café qu'on entend grogner dans son recoin de cuisine, la tarte qui n'est pas un dessert ici mais servira simplement à continuer à avaler parce que demain pourrait se faire sans plus rien à manger et qu'il est impossible de se défaire du vieux réflexe des gens de guerre alors qu'on peut le dire, la toute dernière des guerres est maintenant bien loin si l'on oublie celles qu'on se mène dans le dedans chacun soldat de soi à chaque seconde.

Vu d'en haut et maintenant ce n'est plus une figure de style, les satellites et les outils modernes permettant réellement de survoler le village, la vallée où il niche, on distingue un aggrégat de trois ensembles distincts, trois blocs de maisons et de dépendances reliés par des routes blanches, du moins c'est la couleur qu'elles offrent à voir depuis au-dessus des nuages. Le paquet principal, qui est à proprement dit le village et lui donne son nom quand les deux autres, de quelques maisons seulement, et bien que nommés indépendamment, sont des sortes de banlieues annexes, terme presque drôle ici, fait un bloc typique un peu allongé de long de la rue principale qui est sa colonne vertébrale et fait naître ce sentiment de déjà-vu. En cherchant un peu, la ressemblance quitte vite les limbes de l'impression : ce qu'on peut voir dans tout cela, c'est une de ces silhouettes faites d'os, figées à jamais dans l'ambre ou la boue devenue pierre, que les archéologues découvrent des mètres sous nos pieds et exposent derrière des vitrines pour que nos doigts contemporains n'en effritent pas la matière. Ce qu'on peut voir ici, c'est bien un de ces oiseaux patauds, comme mal fini, pas encore déterminé dans son évolution, devenu fossile, éternel donc ou pas loin, par la grâce du hasard, le mystère de l'histoire, et cette vision, évidemment, ne laisse pas d'étonner : ainsi ce n'est pas un village qu'on découvre mais un oiseau de terre modelé et caché dans les champs alignés tout autour avec leurs sillons, leurs lignes, qui convergent vers ce relatif centre de l'univers.

Au matin, on verra par la fenêtre de la chambre où l'on vient de déposer ses affaires, où l'on écoutera la nuit venir avec son cortège de bruits inhabituels qu'on ne connaît plus mais qu'on reconnaît malgré tout, les meuglements d'une vache, une voiture solitaire arrivant de M* et traversant à fond de train tout droit ou presque le pâté principal de maisons aux volets clos comme yeux, les bousculements soudains du vent secouant par rafales le côté encore vivant des arbres gardant le bord de l'eau, l'autre paraissant mort sans que cela semble empêcher quoi que ce soit, des pas parfois et même des rires mais de cela rien n'est moins sûr, on entend mal d'ici, où l'on dormira comme un moribond quand il lâche prise, les toits alignés parallèlement à la route principale parce qu'ils dessinent le trait d'une autre route faisant le mitan de l'un des deux autres blocs du village, ces toits dont une partie s'effondre depuis des années et qui sont une seule barre rouge et grise, ce sont les tuiles moussues et les autres de neuf remplacées, de l'autre côté du ruisseau qui passant au bas des jardins de ce côté-çi et des prés de l'autre fait une frontière qu'on peut franchir d'un seul bond — tout le monde le sait, tout le monde le fait, de l'autre côté c'est même village et même pays de fait, seulement un ailleurs qu'on s'invente et qui existe dans les têtes, bizarrement, à cause d'une eau grise boueuse qui est le fond de la vallée, son sang en somme de triste couleur.

C'est un monde figé, qui fait semblant du moins, résiste ainsi, avec ses armes d'immobiles ruses, à la marche du monde. À première vue donc l'impatient ne verra rien dont il ne puisse penser que c'était même chose exactement avant et puis avant encore et aussi loin qu'il puisse remonter — il se trompera, et sera tombé dans le piège ici tendu, dans lequel on tombe de même souvent, à chaque fois en fait. C'est de recul qu'il faut s'armer, de temps aussi, pour voir, entendre, et deviner surtout que derrière le décor où quand même de rares détails laissent déjà filtrer les lourds bouleversements, tel charivari, c'est un effondrement qui chaque jour se fait et fait de chaque jour un nouveau regain de gravats. Tout cela n'est pas réellement grave, le passé qui s'écroule est fait pour ça, c'est juste cette grande roue qui nous affole parce qu'on sait bien, on le voit bien, qu'elle nous dévorera comme elle a dévoré, déjà, ce peuple noir dont la demeure, là-bas vers les forêts, est marquée à l'entrée de six tilleuls droits dans le ciel gris peint d'hiver. On les regarde, on les voit bruire doucement sous la bise de glace qui coule du Nord, on sent dedans son cou des vents coulis quand nos pieds nus n'en peuvent plus. Ce jour commence mais la saison en fait une nuit et ce dès l'aube, on s'habitue.

Lors des visites règne toujours une agitation dont on se demande dans quelle mesure elle est générée par le fait justement de la visite, par elle seule. Les portes claquent, la sonnette sonne, des verres sortent des armoires où ils font légions, sont remplis, vidés dans un même mouvement ou presque, disparaissent dans les éviers, on les lavera plus tard, ils le seront on ne sait pas quand mais on n'a pas souvenir de les avoir lavés qu'on les retrouve déjà rangés en une parade étincelante sur les planches de bois rude épais des étagères, les manteaux s'amoncellent sur les fauteuils du salon, c'est la cuisine qui sert de lieu unique, on y reçoit et on y mange et on y vit, une autre pièce sert à mourir, il faut toujours séparer les fonctions même dans ce pays de terre noire, les derniers visiteurs sont à peine partis que d'autres silhouettes apparaissent dans l'allée, parfois même dans le couloir, tout le monde sait que les portes sur les côtés des maisons ne sont jamais fermées et qu'on peut librement entrer par là pour peu qu'on soit animé de bonnes intentions et si possible porteur de quelques nouvelles, d'une douzaine d'oeufs, de rien que du droit immémorial de pouvoir faire ainsi, et pas autrement. C'est une routine. On imagine la même chose lorsque l'on ne regarde pas, qu'on est ailleurs, de l'autre côté du pays, ou peut-être la rue est-elle vide, traversée seulement à un moment de l'ombre petite, penchée, que fait une vieille dame emmitouflée dans sept couches de laine et qui traverse sans regarder, elle est chez elle, elle fait tout ce qu'elle veut.

Du fait de la technique redoutablement efficace d'écrasement total utilisée lors de l'une des dernières guerres pour réduire la résistance de la petite poche de combattants s'accrochant encore au pauvre fatras que devait être le village d'avant, village dont on ne sait rien mais qu'on imagine, reconstruit à partir de bribes tirées des paroles de vieilles personnes presque toujours assoupies au coin du feu, de peu de choses, l'endroit maintenant est d'une remarquable uniformité qui le ferait presque passer pour un décor de cinéma si l'alignement des maisons n'était percé de loin en loin par quelque vieux hangar aux planches disjointes, aux tuiles balbutiantes, à l'ombre grise dans ce qu'on voit par les portes qui paraissent trop hautes jusqu'à ce qu'on se souvienne de ce qu'étaient alors, telles qu'on peut les voir sur certaines photographies, les charrettes de foin. On n'y entre jamais, c'est lieu étrange et autre temps qui se posent là et l'on craint trop vraiment en franchissant ces seuils de n'en ressortir pas ou alors dans un autre temps, le temps d'avant qui pousserait ici quelque signal, une entrée dérobée, un piège pour nous avaler. De loin méfiant on reste alors à écouter le bruit des bêtes dont on distingue les flancs comme on verrait un rêve, à peine croyable de tiédeur et de mystère évaporé sitôt qu'on y porte la main.

Le jour a avancé maintenant intercalant dans son propre tourbillon de bruits des moments où on croit que tout se fige mais ça ne dure jamais longtemps, c'est une pause seulement entre les murs surchauffés par une chaudière poussée à fond qu'on entend ahaner dans les tréfonds, un poêle aussi rouge plus que joues dans la pièce principale calé contre son coin crachant échauffant tout ce qu'il peut et il peut tellement qu'il arrive qu'on ouvre les fenêtres pour ne pas crever là cuits comme des jambons. Bien qu'il soit bien tôt quand même dans cette après-midi, on commence déjà à voir dans les maisons en face s'allumer des lumières, elles guideront plus tard on ne sait qui, peut-être les enfants des écoles rentrants, peut-être quelque paysan sur son tracteur encore perché, peut-être et c'est sans doute presque toujours le cas personne puisque personne ne rentre plus et que dans les pièces qu'on distingue maintenant vaguement éclairées, nébuleuse, il n'y a qu'une silhouette pour faire bouger les rideaux de dentelle et l'air qui est de même ou presque dans cette matière paraissant sans nul poids et pourtant lourde quand on la porte.

L'église est au centre du village mais elle n'en est pas le centre bien qu'elle fasse ce qu'elle peut pour nous y faire croire en se posant ainsi haute hautaine et massive à l'exacte croisée de plusieurs rues irriguant les quartiers alentours — en parlant de quartiers on se hausse un peu du col mais c'est de bonne guerre, laissons cela, il n'y a pas de quoi fouetter un chat même s'ils ne manquent pas ici nichés cachés un peu partout dans les grandes granges les écuries les garages oubliés sous les herbes jaunes et grises qu'un vent léger parfois fait s'agiter dans les étés de plomb. Le centre d'ici de fait, de la vallée entière aussi, est à l'entrée du village son cimetière qu'on croise en venant de M*** et qu'on a donc longé après la traversée du pays, l'arrivée dans la gare là-bas perdue, le reste du chemin dans l'auto surchauffée, son cimetière et ses six gardes que sont les tilleuls, dont les rangées de tombes tracent sur le sol des allées de gravier rouge crissant sous les chaussures plates des femmes qui toute la journée y traînent des pots de fleurs, des plaques, des arrosoirs, des souvenirs dorés dans une incessante fourmilière monotone monochrome que ne rehaussent pas les pétales vite tombées, le froid n'épargne rien, la porte est noire de fer forgé qui grince à chaque passage et ça ne cesse pas, ça ne dérange personne et certainement pas les morts dessous la terre dans leurs boîtes bien rangés attendant le jugement dernier pour ressortir, ça risque de durer, quelqu'un devrait penser à regraisser les gonds.

On se demande évidemment à quoi servent ces enfilades d'échafaudages qu'on essaie de faire, qui prennent des heures, mangent le temps pour mieux conter le temps, sont un piège immense et parfaitement visible, balisé, dans lequel on s'enfonce en en tissant soi-même la toile, et lucidement, froidement, comme si l'on voulait sciemment s'y perdre, s'y laisser prendre, animal triste, animal mort qui réduit à force de chiens décide d'aller dans l'étang se jeter, on se demande, on ne sait pas, on va dans le mystère que sont ces lieux-là, on s'y emporte en espérant comprendre enfin, pouvoir dire enfin ce qui dessous le monde va son chemin en nous marchant dessus et qu'on parvient mais certains soirs seulement à distinguer dans l'amas noir que font les branches mortes oubliées par le jour, les bûcherons aux épaules lasses dont on entend les voix au loin quand ils traversent le bois et disparaissent tout au bout de l'allée dont on ne verra pas le débouché parce qu'il est tard et que les mots, les mots ne suffisent plus, il faut rentrer, on reviendra demain, il sera temps encore, on verra bien.

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