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Il n'est aucune raison de passer par là, les routes autour plus droites et larges permettant où qu'on aille d'y aller plus vite et sûrement. Pour aller là, on ne peut être que quelque touriste égaré, tant rares par ici que cela n'arrive pas ou si peu que tout le monde est vite au courant ; soit donc être d'ici, il faudrait dire de là, et y rentrer, rentrer chez soi, le plus simplement naturellement du monde une fois la journée de travail terminée ou, aussi et de plus en plus avec le mouvement qui a conduit à la désertification des campagnes, parce que l'on revient pour les vacances ou à l'occasion de quelque occasion justement dont le calendrier est empli, fête familiale, mariage, enterrement, moments dont on ne sait que dire sinon qu'ils conduisent à d'ailleurs venir, attraper un train, traverser le pays de part en part, arriver dans la gare curieusement posée au milieu du nulle part immense entre deux villes voisines se détestant, attendre l'auto de qui s'est dévoué pour jouer les taxis, suivre donc l'une des nationales qu'on quittera un peu plus tard en bifurquant après la petite ville qui est comme toutes les villes du coin mourante et enfin arriver quand on commençait à se dire que décidément ça n'en finissait pas cette route, ce tortillement, ces virages derrière lesquels sont d'autres virages.

Du ban tout autour encerclant le village jusqu'à en faire le centre d'une cible on ne réussira jamais à avoir une image claire, précise, une bonne part du territoire demeurant dans l'inconnu que créent les chemins jamais suivis, les bois qu'on n'ose traverser, ces routes se perdant dans des pierres puis des ornières où aisément à certaines périodes de l'année on s'enfonce à mi-cuisse lorsque la glace qu'on pensait épaisse plus qu'une main cède sous le poids du corps qu'on faisait porter dessus juste pour voir, et on a vu. Cette géographie est donc ainsi un kaléidoscope réordonnant au gré des souvenirs, perspectives et promenades, des images dont certaines sont tellement interchangeables qu'après tout, elles sont peut-être juste inventées ou bien rêvées. Ce monde qui bouge en dedans nous, il flotte mollement, il se complique et c'est exprès, pour échapper à ce qu'on tente, dire les lieux, et les endroits. Par dessus ça, compliquant encore les choses, viennent danser des toponymes que personne n'a jamais vus écrit, qui sont dans cette langue oubliée, bâtarde, disparue, qui est celle des gens de là, et qu'ils sont de moins en moins à savoir parler, à entendre puisqu'avec eux qui disparaissent puisqu'ils meurent les uns après les autres, s'efface ainsi le nom des lieux, ce qui était en quelque sorte leur visage, permettait que chacun sache de quoi l'on parlait, d'où, quand on parlait de là ou de là-bas, de tel recoin plat à la fourche des ruisseaux, d'une clairière entre deux bois, d'un trou d'eau si profond qu'il paraissait ouvrir aux portes des enfers (quand on venait y regarder, ce qu'on voyait, c'était juste le reflet d'un visage tendu).

De fleuve il n'y a pas ici et d'océan pas plus ou loin tellement que personne n'y pense, n'y marche, n'y trempe les pieds, n'en goûte les embruns. En fait d'eau vive il faut de ruisseaux faire avec, ils sont très peu, ne sont que deux se croisant sous l'abri d'un paquet de saules déplumés sur un champ plat posant sa hauteur finalement minuscule — au creux de la vallée ça suffira et après tout, c'est la grande règle de la gravité prévalant là comme partout, au creux va l'eau, toujours, ainsi parlait un pilier de comptoir mais ce sera plus loin peut-être dans l'histoire, peut-être pas. Ils sont donc deux, on les connaît, on y jouait, leurs boues n'ont nul secret pour les gamins d'ici, ceux de maintenant, ceux de d'avant, ce sont les mêmes, on le voit bien, les traits des uns sont le décalque de ceux des autres à peine un peu plus flous à chaque génération qui passe, le temps n'a vraiment pas la main très sûre, il tremble dans sa copie ou est inattentif, c'est son affaire, il fait tout ce qu'il veut, est au milieu de tout et même des jeux d'enfants décorés jusque à leurs oreilles par les salissures qu'ils se font sur les rives où ils tentent à construire des barrages de bric, de broc, qui n'arrêteront rien que quelques grenouilles, deux ou trois alevins, et encore, ce sera bien le bout du monde si ça tient jusque-là.

L'étrange est que le village est toujours là toujours même mais jamais le même puisqu'à le parcourir on voit bien aussi qu'il n'est pas tout seul et qu'au même endroit exactement forcément continuent à vivre le village d'avant et celui d'avant et ceux d'avant et ainsi en remontant le temps coulant aussi loin qu'on puisse remonter en imagination jusqu'au moment qu'on ne parvient pas à retrouver où peut-être il n'y avait rien ici qu'un vert désordre vautré au fond de la vallée traversée de pèlerins, d'errants, de chasseurs, on ne saura jamais cependant qu'on sent par tous les pores de la peau cet empilement d'évènements que les mots ne peuvent pas rendre et même pas si on les amoncelle eux aussi jusqu'à en faire une phrase et des pages et des pages et des milliers de livres qu'on entasserait le long de la rue longue sur laquelle on est maintenant rentrant les épaules le cou enfonçant ses mains dans ses poches sentant au creux du dos cette langue froide que fait la peur apparue avec la nuit comme si elle n'avait fait que cela tout le jour, se cacher et attendre qu'on soit seul pour venir des tréfonds de notre mémoire sans limites nous rappeler à ce qu'on demeure toujours sans y pouvoir mais, de petits animaux détalant.

On se souvient des vergers beaucoup plus nombreux il y a quelques décennies encore entourant le village d'oasis jetées sur les champs sagement alignés avec leurs sillons tout autant sages et nets mais que l'hiver finissait par gommer comme s'il avait passé dessus chacun pour l'écraser à grands coups de talons rageurs. Il n'en subsiste presque plus à présent, le ban a été bousculé, toutes les pièces de terre rassemblées pour que servent telles machines monstrueuses qu'on voit de loin lacérer le paysage et qui dans le petit patchwork qu'était l'espace avant n'auraient même pas réussies à faire un demi-tour avant de se prendre au piège des haies ou des clôtures — personne n'aurait su quoi faire pour les en sortir, on les aurait abandonnées là comme de grands insectes morts, la pluie et le gel se seraient chargés de les désosser en prenant tout le temps nécessaire, nul n'aurait été pressé, nul ne l'était, on aurait regardé s'affaisser peu à peu ces grands corps brisés, d'abord avec crainte, puis serait venue la curiosité, puis après peut-être l'indifférence, qui s'en soucie ? Quoi qu'il en soit, des lignes d'arbres fruitiers il n'y a plus, plus rien ne pousse que des souvenirs et juste encore, la récolte est chaque année plus médiocre et le jour vient où le paysage sera celui qu'il a toujours été pour ceux qui seront là parce que les autres, dont nous, ne serons plus.

C'est une danse mais on ne danse pas, c'est la gigue folle des morts qu'on devine assis autour des tables à prendre le café découper les tartes raconter des blagues qu'on ne comprend pas et qui font pleurer rire aux larmes les vieilles dames dans les visages desquelles les morts sont toujours là, c'est une danse qu'ils font dans la rue le long enlignés comme s'ils attendaient tous qu'on passe pour nous faire une haie d'honneur que personne ne voit et qui fait penser quand même à celles traditionnelles des pompiers aux mariages avec leurs casques à bout de bras portés qui n'ont du feu jamais vu même la queue et dont les reflets éclaboussent les invités massés au bas de l'escalier de l'église, c'est eux dans les champs courbés sur la terre à gratter et qui se relèvent juste pour faire signe en posant l'autre main sur leurs reins fatigués avant de replonger sur leur tâche sans fin, c'est ça en transparence du monde d'aujourd'hui qui fait dans le paysage un tremblé gris n'ayant de cesse de troubler ceux qui vaquent vivants perchés sur l'étroite bande de leur présent et regardant autour, et ne voyant donc rien mais devinant sans rien pourvoir cerner de ce mystère — tu reprends du café ? dit une voix, on ne sait pas qui là parlait, on est seul sur une chaise à regarder les nuages bas dehors roulant, on dit simplement oui, rien donc n'arrive qui ne soit de toujours arrivé.

On change maintenant la focale, on regarde vers ici ou là, on fourrage dans tout cela sans rien déranger finalement et c'est remuer d'une branche écorcée au bout les braises sombres d'un feu continuant quoi qu'il arrive à faire son bruit mal luné, à briller avec retenue à plein ras du sol, à sécher légèrement les feuilles la boue autour — de loin on doit voir monter la colonne grise brouillée de sa fumée, luire les quelques éclats qu'il jette parfois vers la mousse courte au pied des arbres, ou peut-être qu'on ne voit déjà plus rien, ou peut-être que personne n'est là, n'a jamais été là pour voir cette scène qui n'existe pas, n'est qu'un assemblement mal ficelé de souvenirs vagues un peu plus chaque jour et qu'on tente de fixer comme on le faisait jadis des papillons en plantant dedans en plein milieu la longue aiguille de la langue, de ce qu'on essaie de faire, l'écrire, avec la certitude que c'est l'échec seulement qu'on atteindra puisque le monde excède ce qu'on peut en dire et le passé ce qu'on peut en raconter.

C'est toujours même chose à chaque fois : le pays traversé finit par s'évanouir dans sa propre distance, les premiers jours passent dans le tourbillon qui les tient droits, on avance lentement dans le livre qu'on a emporté en se disant qu'il ne ferait pas une demi-journée et voilà qu'on a à peine passé les premières pages alors qu'une semaine déjà s'est effondrée mais tout s'explique, il est d'un ennuyeux aussi, on reste donc là vacant imaginant couché dessus le lit où on s'est réfugié en prétextant une sieste qu'on ne fait pas, on regarde sur le mur qu'ils recouvrent avec une grande indifférence les livres, encyclopédies, guides divers jamais ouverts et qu'on n'ouvrira pas, on se dit que rien n'attendait ici la langue mais qu'elle est venue quand même, forçant la porte et s'installant ainsi qu'un soudard en plein pillage s'invite à la table, bouscule les assiettes des convives médusés, emplit et vide son verre tant vite qu'il lui coule au menton un vin qu'il essuiera d'une manche distraite, occupé qu'il est maintenant à dévorer la cuisse du poulet décrochée d'une main sale sur laquelle on se demande si les taches ne sont pas du sang, cela exactement, la langue comme un soudard ne prêtant attention à rien et prenant toute la place du matin jusqu'au soir et même la nuit quand du sommeil on s'extirpe accablé et que ça recommence de suite dans le dedans à chuchoter.

C'est un pays où l'érosion des rites anciens, leur remplacement par ceux qui viennent, sont déjà là en fait mais ne se laissent pas encore distinguer d'autant que l'on cherche par prudence à rester collé à ceux d'avant qu'on a vu déjà se dérouler, se déplier, nous sont connus intimement, est un peu moins rapide qu'ailleurs sans doute du fait du relatif enfermement de la vallée assurant une imperméabilité temporaire de l'endroit, de ses pratiques, à la marche du monde. Là aussi donc, on voit les couches, on distingue dans les manières de faire, de naître, de marier, de mourir, d'enterrer, ce qui ressort des temps d'avant, de ceux de maintenant, ce qui devient à partir des deux le temps présent dans le mélange qu'il fait des gens comme des gestes. On pousse alors la porte, on sent ce parfum capiteux qui est de cire, de fleurs et de chairs corrompues déjà, on n'oublie pas cette odeur-là, on la reconnaît même la première fois qu'elle vient en travers de nous, elle est inscrite sans doute aucun dans nos gènes, il faut se retenir pour ne pas tourner les talons, refermer derrière soi cet huis qui est une pierre tombale ou presque, il faut se forcer à entrer pour jeter sur le cercueil l'eau bénie à l'aide de ce rameau nageant une brasse sans fin dans le bénitier improvisé, on a reconnu un ramequin de dessert, puis saluer les personnes autour assises recroquevillées en raison du froid ou de la douleur, c'est la même sensation quasi, s'asseoir aussi, attendre, attendre on ne sait quoi, certainement que la bienséance nous permette de repartir puisqu'il semble inutile d'attendre autre chose, le mort ne se relèvera pas, n'est pas Lazare qui veut et de toutes les manières, personne ici n'oserait lui intimer le commandement de se lever et de marcher, qu'on imagine, si cela fonctionnait, l'ordre des choses s'effondrerait, il vaut bien mieux ne rien tenter et puis se taire et puis faire sembler de prier, on marmonnera, ça suffira à donner là le change, c'est ce qu'on fait, et ça suffit.

Le temps se tient caché dedans des riens, c'est là qu'il est encore le mieux, c'est là qu'on le remarque le moins, qu'il risque le moins d'être réduit ainsi qu'on le dit des animaux que les chasseurs forcent dans quelque recoin, une mare où pourra se produire la mise à mort, cette saloperie, le temps se tient dissimulé dans d'anodines choses, des gestes, des manières de faire, de vieilles recettes qu'on retrouve tracées d'une écriture impeccablement haute, claire et bleue sur du papier ligné comme il n'en existe plus maintenant, tant mieux, que ferions-nous de cela, dans des biscuits finissant de refroidir sur un coin de table et qu'on regarde en sachant parfaitement, clairement, qu'on les regarde comme les regardaient ceux d'avant et ceux d'avant avant, avec les mêmes yeux, la même salive qui nous vient dans le pli des joues, la même faim au creux du ventre levée alors même qu'il n'y a pas deux heures qu'on s'est sorti du déjeuner et qu'on commence seulement à reprendre son souffle, le temps est là-dedans, dans une livre de farine et tout autant de sucre et pareillement de beurre ou environ, on ne mégote pas, cuire gras et tout autant manger beaucoup est un morceau de temps aussi, une habitude venue tout droit des guerres et des travaux des champs, ces choses tombées dans la grande fosse des ans mais qui frémissent encore dans l'entre-deux des heures, et derrière elles frémit sur un coin du fourneau une cocotte, on lève le couvercle, on ne reconnaît rien dans ce qui mijote avec nous, ce doit être la soupe du soir ou peut-être pas, peut-être est-ce seulement ce qu'on abandonne de soi dans chaque phrase, ce tricot inutile qu'on fait par-devers soi, ce bricolage — il y a des jours à la fin desquels on ne sait plus ce qu'on peut être, c'est bonne chose, tout le monde sera tout le monde à force de mots, que quelqu'un sonne maintenant l'hallali, la bête est prête.

On vaque et c'est inhabituel tant qu'il flotte dans l'air ce parfum de jours étranges qui fait courir les enfants. Les rares à en avoir encore se sont occupés de leurs bêtes plus tôt ou plus tard, c'est selon, tout dépend de s'ils étaient couchés avant la minuit ou s'ils viennent seulement de rentrer de la beuverie qui les a tenus éveillés un peu comme ces nuits où il faut attendre que mette bas la bête mais là au moins on ose somnoler comme on peut sur quelques bottes de paille jetées dans un recoin alors que pour le réveillon il faut tenir les yeux ouverts, brailler encore et puis encore, faire comme si cette fois-là quelque chose différait du grand chambardement de dominos que font les jours quand ils tombent dans la fosse sans fond du temps mais tout le monde sait bien que non, c'est occasion seulement de gueuler et de se saouler tous, on oublie mieux dedans l'ivresse. On vaque donc, c'est juste le jour après, rien n'a vraiment changé, les rues resteront vides jusqu'avant midi, les femmes rangent les tables ravagées, on sait qu'à l'heure de l'apéritif commencera la ronde des groupes plus ou moins réveillés dessaoulés passant de maison en maison souhaiter la bonne année selon un ordre rituel complexe, une préséance, des habitudes où se mêlent les âges des visiteurs et des visités, les relations familiales, les amitiés, le voisinage, tout cela sans cesse bougeant, les morts mettent là-dedans un vague bazar en rebattant les cartes à chaque fois, chaque mise en bière, un chien dehors passe comme s'il fuyait, au coin tourne maintenant le premier groupe, leurs yeux sont de brouillard, la journée va être longue et cette année derrière de même.

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