Lieux

Onglets principaux

Il n'est aucune raison de passer par là, les routes autour plus droites et larges permettant où qu'on aille d'y aller plus vite et sûrement. Pour aller là, on ne peut être que quelque touriste égaré, tant rares par ici que cela n'arrive pas ou si peu que tout le monde est vite au courant ; soit donc être d'ici, il faudrait dire de là, et y rentrer, rentrer chez soi, le plus simplement naturellement du monde une fois la journée de travail terminée ou, aussi et de plus en plus avec le mouvement qui a conduit à la désertification des campagnes, parce que l'on revient pour les vacances ou à l'occasion de quelque occasion justement dont le calendrier est empli, fête familiale, mariage, enterrement, moments dont on ne sait que dire sinon qu'ils conduisent à d'ailleurs venir, attraper un train, traverser le pays de part en part, arriver dans la gare curieusement posée au milieu du nulle part immense entre deux villes voisines se détestant, attendre l'auto de qui s'est dévoué pour jouer les taxis, suivre donc l'une des nationales qu'on quittera un peu plus tard en bifurquant après la petite ville qui est comme toutes les villes du coin mourante et enfin arriver quand on commençait à se dire que décidément ça n'en finissait pas cette route, ce tortillement, ces virages derrière lesquels sont d'autres virages.

Il est dans toute terre un indicible et donc ici ainsi que dans toute terre puisque cette terre, n'en déplaise à qui penserait qu'elle est particulière, est exactement même que toutes les autres sous ses dehors différents, d'autres vêtements, une apparence qui ne trompe pas mais qui n'en fait pas une particulière. Tenter de dire ce qu'on ne peut pas dire, ce qui ne peut se dire non pas parce qu'on ne l'ose pas, mais bien parce que la langue ne parvient pas à le faire, ne suffit pas, est trop rudimentaire, pas assez affutée en fait, est exactement comme marcher dans les champs et courir derrière son ombre ou vers l'horizon ou après quelque oiseau tombé du nid robuste assez pour ne pas se laisser attraper et qui va parvenir des heures durant à nous échapper, s'envolant toujours gauchement au dernier moment pour retomber un peu plus loin et quelques mètres encore et puis comme cela jusqu'à ce que finalement, on mette la main dessus quand ce sera trop tard, il sera crevé d'épuisement, notre victoire fera un bel échec, l'animal mort ne sera plus qu'un tas tiède mou de plumes grises qu'on jettera sur le fumier avant de taper du pied dans un caillou de rage, tous nos efforts auront été inutile, la bête se sera tout de même échappée en y laissant la vie, et de même la terre, son indicible fait de silences et de paysages et de ces gestes qu'on ne saisit pas et qui restent dans nos mémoires et derrière lesquelles on court pour tenter de comprendre, on ne comprend rien, on ne dit rien en l'écrivant, la langue est inutile qui ne parvient qu'à maintenir le temps qu'on l'use le monde autour vaguement visible, et rien de plus, quel triste outil, et tant grossier avec ça, on se demande, à quoi ça sert.

Les tablées sont immenses, c'est encore ce qu'on a trouvé de mieux pour lutter contre la faux dehors et dedans, lui opposer une masse qu'elle mettra plus de temps à réduire, lui donner à couper non pas deux jambes mais des centaines, ça n'arrêtera rien mais ça ralentira, on va dire ça, on aligne des visages le long des assiettes des couverts, ça parle et puis ça hurle mais c'est seulement parler un peu plus fort que le voisin et puis le vin a réchauffé le dehors le dedans pendant que la buée prenait son temps pour repeindre le monde de l'autre côté des fenêtres immenses de gris, on ne voit plus que les halos que font les réverbères, les ombres que sont les fumeurs, il y a toujours des chaises vides même quand tout le monde est assis et que ça commence, on a compté trop large, on attendait peut-être ceux qui ne viendront plus, on a essayé de les attirer, de faire comme si, les chaises resteront vides et même si l'un ou l'une des invités se pose dessus quelques minutes après quand le grand chambardement des discussions aura commencé elles resteront des chaises vides, on le sait bien, elles servent à ça, marquer dans les lignes qu'on fait les traces de ceux tombés, c'est un combat, c'est grande bataille, on connaît ça, on ne gagne jamais mais on se bat, les plats arrivent, il faut manger, personne ne lutte ici le ventre vide.

Nulle distance n'y change rien, nul temps non plus entre là et puis ici, cette terre reste toujours présente à ceux qui en ont été tirés, ils la portent dedans profond comme une mine, elle pèse, elle est le marécage dans lequel ils piétinent loin enfoncés aux genoux en ce qui leur fait des sortes de fondations les épuisant à mesure de leurs efforts pour s'en échapper, atteindre un sol plus stable, une rive ou quelque chose d'approchant sur quoi reprendre souffle et esprit, lever les yeux, voir un ciel bleu enfin qui changerait du ciel gris mercure et de la plaine fermée en tous les sens de collines où s'accrochent les nuages, cette dentelle poussiéreuse qu'ils font presque peignés, nulle distance ne libère celui issu d'ici, parti ailleurs, ne revenant plus, et passant ses jours vacants à regarder des arbres, un ciel, ailleurs, mêmes pourtant, parce qu'au paysage de là se substitue le paysage d'ici en permanent rideau qui ne s'ouvre jamais et bouche les heures parfaitement, parfaitement, jusqu'à ce que vienne la nuit, la même pour tous et puis partout, vous connaissez, il n'y a rien de plus à dire.

Le temps est une roue avançant écrasant soigneusement au passage ceux qui se tiennent sur sa route, la terre, les gens, les maisons, les paysages, comme si ce n'était rien que tout ce monde qui sort de là laminé par l'arrière de l'église et forme un cortège qui ne change pas, suit le même chemin, arrive au même endroit, y laisse le mort et tous les souvenirs, revient en luttant dans le vent pour garder sa casquette ou le chapeau qu'on ne porte que pour ça puis reforme une tablée autour du café qu'on ne peut pas ne pas offrir, ils sont venus de loin, l'église était tant pleine que les portes sont restées ouvertes, c'est la consolation alors que les collines s'érodent avec la pluie les léchant patiemment et arrachant la poussière qu'on voit remplir les fossés par le fond, il faudra les curer au printemps, il y avait avant plus de forêts, on l'imagine, on s'invente une époque où ce qu'on est n'était même pas pensable encore mais où les gestes qu'on fait dans chaque saison n'étaient pas différents, pas tellement, le cochon se tuait de même manière et sa tripaille se vidant chaude dans l'air glacé faisait déjà cette brume un peu salée enveloppant tout quelques secondes, les silhouettes sont les mêmes ou quasiment, le bruit qui vient de l'Est est celui de la roue, personne n'y prête attention, cela viendra quoi que l'on fasse et pour ce moment-là, c'est la bête en deux ouverte qui nous importe, le reste le reste on verra bien, le crochet qu'on force dans la patte derrière le tendon du talon raccroche un peu, est-ce que tu peux tenir l'échelle au lieu de bayer aux corneilles espèce de grand con ?

C'est une illusion, rien de cela n'existe, rien de ces lieux, ces gens, ces histoires n'est réel dans le fond, c'est un château de cartes qu'on a trouvé sur le bord d'une route, on joue avec pour s'occuper, cela s'effondre parfois, on recommence, on est tellement patient si vous saviez, ce sont des jeux d'enfants, on est resté le même ou presque assis par terre à inventer d'un rien un monde mais il ne faudrait pas demeurer là, une légende court dans le village qui dit que le garde-champêtre avec sa jambe plus courte cela lui vient de ça, être resté toujours enfant à traîner sur le sol, c'est sa jambe morte courte qu'il traîne maintenant traversant le village avec sa cloche en appel et les messages qu'il sème et ce dépli ce pli dépli qu'il est passant de la longue jambe en appui sur la courte et puis la longue encore le mouvement ce balancier le fait monter descendre c'est le même homme parfois très grand parfois quasi un nain il porte cette casquette qui dit qu'il est la Loi je suis la Loi on vient de l'inventer peut-être on ne sait plus la cloche sonne pourtant il faut ouvrir la fenêtre pour vérifier savoir ce qui se passe ouvrir une fenêtre.

Il faudrait se souvenir des endroits où l'on passe, en tenir la liste, l'inventaire, manière de ne pas perdre le lien avec la vie qu'on déroule sans y prêter garde, nous faisons tous la même erreur, ce n'est pas faute pourtant d'avoir été prévenus, les vieux le disent tous, personne ne les écoute, on sait bien qu'ils déparlent, on se rassure ainsi, les croire n'est pas possible, on se poserait de suite sur le bord de la route les jambes ballantes dans le fossé en attendant dans le vent fou léger qui sourd du printemps que vienne la fin, le monde irait en vrac, on ne peut pas faire ça, on fait comme si demain était juste la veille d'un autre demain, on oublie donc presque tous les endroits sur lesquels on a posé ses pieds, certains surnagent quand même, on ne sait pas vraiment où, on ne saura jamais pourquoi, les lieux dont on garde mémoire sont des îles posées sur la grande mare du temps, ce sont des nénuphars, les jours comme aujourd'hui on saute de l'un à l'autre, on va où on le veut, et rien n'empêche donc de passer d'un seul coup des grandes terres froides de l'Est au bord léger du fleuve, mai est tout en avance, une grande maison est là et ses volets ouverts, tout le monde imagine, c'est rêve et c'est réel, qui s'occupe des salades ? on ne connaît même pas cette voix, la terrasse est dessus droite face à l'eau qui roule, le jardin est derrière partout très allongé et dans l'herbe rosée, on marche sans s'arrêter, c'est cela que d'écrire, marcher sans s'arrêter, ne craindre aucun muret, on passera toujours, on marche sans s'arrêter.

On croise le très grand froid du soir avec sa figure mosaïque, ce patchwork qu'il est cousu de celles et ceux qui ne sont plus là, qui ne sont pas là, on rajoute un pull sur le pull, cela ne changera rien, le très grand froid du soir fait du dedans cette sorte d'effondrement qui brise toutes les murailles et nulle trompette n'a résonné, on pense à ça sans trop savoir pourquoi, c'est un fil qu'on déroule, on parle sans y croire, on croise d'autres aventures et cela reste des aventures, rien ne parvient à nous ramener sur la terre ferme du réel, il y a dans chaque pièce où l'on pénètre un angle mort où l'on finit par se retrouver empêtré sans avoir prêté garde aux mouvements qu'on faisait nous y conduisant, c'est toujours la même chose, un sentiment diffus, ce n'est pas là le bon endroit et il faudrait qu'on soit ailleurs pour y être mieux mais ailleurs c'est pareil, le grand froid y sera aussi même si ce n'est pas toujours le soir, on tisse et on détisse et dans les villes on marche sans fin, il doit y avoir quelque part un lieu qui nous attend, il suffit de trouver, il suffit de chercher — on fait même comme si on ne savait pas que d'aucuns comme cela se perdent parce qu'ils ne trouvent jamais amarres, on les connaît, on les croise partout et certains même dans le miroir du matin, c'est un effroi, un très grand froid, dans l'aube posé, nous regardant.

C'est très exactement un monde entier de rêve que celui où l'on vit, un monde où il n'y a pas de place pour la réalité ou alors si peu, par petites touches, dans ces instants rares où l'on croit voir derrière le rideau des histoires des ombres qui bougent, des mouvements, quelques sourires parfois. On vit dedans, on vit dans quelques mètres carrés qu'on déplace à l'occasion des déménagements nous entraînant ici ou là sur des terres dont on ne connaît toujours rien des années après s'y être installé, on dirait posé si l'on était précis, s'il était possible d'exprimer à quel point on pourrait tout autant être un meuble que d'autres emportent et où, cela nous importe peu tant que l'on peut rester terré dans cette chambre imaginaire dont on construit chaque détail, dont on partage certains recoins, mais rarement, et à si peu — de grands navires passent, on distingue leurs cheminées hautes derrière les arbres où revient le printemps mais l'océan est loin tellement que ce doit être inventions, l'arrière-plan serait une toile tendue sur un mur gris et blanc et la baie donc peut-être n'existerait même pas, on creuserait dans le silence de minuscules tunnels ne menant à rien, c'est un travail de titan, ça ne laisse pas de traces, un peu de poussière peut-être, on balaiera demain, si demain est demain.

On ira ensuite marcher parce que tout repas dominical tient sa conclusion dans la promenade vers laquelle en fait il ne fait que tendre, qui le justifie, ni plus, ni moins, et ce sera l'occasion de dérouler toute une litanie de noms, de points familiaux, géographiques, amoureux, faisant quand on les relie les uns aux autres une généalogie incroyablement complexe dont une partie si ce n'est la presque totalité ne repose sur rien, en tous les cas, pas sur les filiations, le sang, ce qui n'a pas d'importance puisque à l'inverse ce qui compte vraiment, on finira par le comprendre à force de pieds, est d'énoncer les noms, presque tous inconnus, qui font les gens et puis le monde, le nom de l'un et de ses liens de parenté avec tel autre suffisant à faire apparaître d'autres figures et d'autres derrière jusqu'à plus soif, jusqu'à ce que, à tout le moins, une bonne moitié du canton ait été explorée ainsi sur le papier, on dira ça, exactement comme s'il s'était agi de battre les bois à la recherche d'on ne sait quel trésor qui est de racines et qui permet d'énoncer à voix haute à quel point la couche qu'on fait dessus la terre est bien épaisse et bien tissée, une maîtresse pièce, untel connaît une telle qui est femme de fille de a frère qui est etc on s'y perd vite, il est l'heure de rentrer, celle du café, le deuxième pour être précis qui sera aussi goûter pour les enfants, les invités qui n'avaient pas été conviés au déjeuner mais doivent venir plus tard vont arriver, il est grand temps de se hâter.

Ce sera la même boutique, on ne s'y attendait pas, rien n'a vraiment changé sinon le propriétaire un peu empâté maintenant et les outils qu'il utilise animant un énorme écran qui sans doute a remplacé les bacs où se révélaient les visages, on ne sait pas vraiment, on imagine qu'ils étaient quelque part alignés dans une chambre obscure dont l'ampoule rouge devait briller peut-être tard le soir, la nuit, à l'étage, dans l'appartement au-dessus du magasin dont les fenêtres, les rideaux, laissent supposer. Pour le reste, les portraits sont toujours les mêmes ou presque mais il est fort probable que ceux qu'on voit là poser dans leurs plus beaux atours, le costume du mariage, celui de premier communiant puisque c'est encore un évènement qui marque une porte, sont les enfants de ceux qu'on a connus, croisés sur les bancs de l'école, le collègue plutôt là-haut se défaisant à présent sur le haut de la ville dans son métal maintenant triste, il l'était déjà tant il y a toutes ces années, cette mode de conception, on comprendrait ensuite qu'en cas d'incendie tout brûlait en prenant au piège les enfants, ce n'était pas arrivé pour celui qui continue une lente décrépitude, il faudrait y entrer pour retrouver les couloirs sombres mais quoi, qu'y faire aussi, marcher dedans ses propres traces, on se perdrait sans doute alors on examine les sourires à la parade dans tous les coins, on attend et on cherche, le photographe dans la petite salle du fond est en clientèle, on l'entend exhorter au sourire, des rires viennent et c'est à croire qu'il cueille des grimaces, on s'étonne un peu de voir aussi parfaitement encadrés quelques chiens, pourquoi pas après tout, on se construit les icônes que l'on veut, l'homme revient maintenant du fond mais il ne nous reconnaît pas, il prendra le ticket attestant d'un dépôt, livrera dans la semaine les tirages, il faut encore parfois du temps pour construire des images qui resteront bien après nous, c'est à cela qu'on pense en ressortant dehors dans le soleil éteint d'une petite ville morte où l'on traînait jadis sans deviner qu'on partirait pour revenir, c'est à cela qu'on pense, aux visages sur les murs, à celui qu'on sera.

Pages

Licence Creative Commons