Fossile

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Il n'y a évidemment aucun souvenir de ça, je n'ai en dedans moi nulle trace de ce moment excepté cette photographie et si trace il y a elle est enfouie tant loin profond dans l'humus tendre de ma mémoire qu'il y a longtemps que cet instant s'est écrasé tassé par tous ensuite venus dessus — je crois que c'est comme cela que se forment les fossiles, par un très lent recouvrement qui fige corps et os et plumes et laisse là sous couvert mou puis dur enfin ce qu'on était, homme esquissé que parfairont des milliers d'années de chemin, ou oiseau fou, ou animaux dont personne ne sait ce qu'ils furent et c'est tant mieux, rêver de ça, c'est bien aussi. En retournant le cliché long, d'un format un peu inhabituel pour nos jours, on voit en une seule ligne le prénom et puis un chiffre qui est décompte de mois et permet là de voir que la deuxième année n'était même pas révolue, il s'en fallait de dix, quand l'enfant a été saisi ainsi sans doute sans vraiment comprendre ce qu'il se passait le temps d'une pose au sommet de l'escalier qui lui n'a pas changé et monte toujours depuis la place vers la basse porte latérale droite de l'église qui est celle où l'on entre les jours habituels, ceux qui ne sont pas ceux des grandes cérémonies et participent à cette catégorie des mariages, enterrements, petites et grandes communions et autres importants moments liturgiques dont on ne sait plus rien, cela aussi est sorte de fossile.

Ce prénom au dos blanc de l'image, c'est le sien, on le lit sans surprise, on sait bien que l'image c'est la sienne, c'est ce qu'a dit la personne qui nous a remis le cliché et pour le coup, elle sait de quoi elle parle, les mères savent qui sont leurs enfants et donc on sait bien que celui qu'on regarde est celui qui regarde et pourtant rien ne va, rien ne colle vraiment, on ne se retrouve pas dans l'enfant, ni dans ses traits, ni dans ses yeux, et cela c'est mystère, c'est le dire qu'on commence, on verra où on va, lui ne bougera pas, debout tout blanc vêtu, mais pourquoi donc ce blanc, avec ces yeux si noirs ?

Autour si je compte bien, si j'ancre bien l'image dans son terreau de temps, les années soixante-dix vont commencer, elles s'approchent doucement, l'été soixante-huit qui a ébouriffé tant de monde et fera pousser les cheveux le long de la décennie vient de se terminer à peine, je gage qu'il n'y a eu dans le village autour de l'église dont on distingue les pierres lourdes aucune barricade et que les informations finissant à la radio, au bas des pages du journal, on se regardait accoudé au comptoir en hochant la tête, en haussant les épaules, à se demander ce qu'il leur prenait donc à eux là-bas dans les grandes villes et à la capitale de faire n'importe quoi, de se battre comme des chiens avec les gardiens casqués et masqués dont confusément, on se sentait plus proche que de ces chevelus gavés de lectures qu'on ne ferait jamais. De ces années-là, les soixante-dix, le petit homme en blanc ne sait encore rien et quand elles se seront passées, il n'en aura que vagues souvenirs, elles seront tombées pour lui dans ce marécage où se perdent les premières années, les sensations, ce qu'on voit là sans en garder d'image, c'est triste de penser finalement que toutes ces heures auront coulé pour rien, n'auront été que les alluvions oubliés tout au fond de la mare, ceux justement que l'eau n'agite jamais, ceux qui cachent les fossiles, c'est triste mais c'est cela aussi qui permettra la suite, la fouille eau aux genoux, cette quête qui n'a pas réellement de nom mais est une part d'écrire, cette recherche dans laquelle on se cherche, et pas grand-chose d'autre, que soi debout dans le silence que prend le temps quand on l'arrête.

Or donc ces années-là, ces années de cheveux, de bruit et de fureur, ces années qui semblent maintenant folles tant on est devenu sage, ces années dont à les regarder d'ici on a envie de croire que tout y avait failli basculer mais dans quoi, on ne saurait le dire, on n'a pas idée, tout semblait possible à cet instant-là mais tout, personne ne sait ce que c'est réellement, le petit bonhomme blanc, le minuscule soldat, donc, n'en verra rien : il vit dans un autre monde, il vit dans son monde à lui qui est posé dans le monde autour du village qui est lui-même très loin de ça, de toute cette rage, qui semble ailleurs, qui est comme une vallée où rien n'arriverait venu de l'autre côté des monts ou alors seulement sous la forme d'échos étouffés, une vague rumeur et juste à peine, un grondement de temps à autre et quand on ouvre la fenêtre pour voir ce qui vient, ce n'est qu'un orage noir, rien qu'on ne connaisse déjà, on rentre seulement le linge, le tout petit garçon regarde la pluie qui vient et trébuche la poussière, il n'imagine même pas le rock et les manifs, il croit que tout est toujours identique et de tous temps, la même simple chanson, un pas et puis un autre, et pour lui qui marche à peine, ce n'est pas une mince affaire alors cela l'occupe bien, on l'imagine heureux jouant et puis jouant, peut-être que l'on se trompe, que des cauchemars l'éveillent, que ses yeux noirs la nuit restent longtemps ouverts, il a tout oublié maintenant qu'il se raconte, cela reste son mystère, chacun fait ce qu'il peut pour chercher sa réponse.

Sa langue ne lui est pas encore venue, ni celle qu'il perdra très vite et lui restera en-dedans morte quand même, une chose dure, une noix impossible à briser, ni l'autre qui ne sera jamais la sienne vraiment mais après tout nos langues nous restent toujours étrangères qui se contentent de se servir de nous pour s'en aller ailleurs et devenir toutes autres, il est debout dans son monde sans langue, ce monde flou sans mot aucun qui est avant la langue, qui ne laisse aucune trace, pas un fossile, dont il n'y a rien à dire, ressemblant qu'il est d'une plaine sur laquelle on serait perdu en pleine brume trébuchant, ne sachant où l'on va ni d'où l'on vient, où l'on est, perdu, vraiment, dans sa propre histoire, il est dans ce moment précis dont il ne peut rester que des images extérieures à nous, des souvenirs qui sont des objets plats et lourds dont on ne voulait pas et puis qu'on finira par transporter partout avec soi à mesure qu'approche l'horizon, il n'a rien pour parler, il est là juste debout, et debout ce qui reste c'est cet indicible mystère qu'il est à lui-même, à moi me demandant ce qui se passe dans la petite tête coiffée parfaitement pendant qu'il reste debout dans sa propre présence qui est tout ce qu'il a et lui suffit à dire tout ce qu'il veut quand moi maintenant là, bien autrement armé, je n'arrive même pas à tenir cette langue ensemble.

Une différence encore est dans nos corps, dans ce que l'on peut en voir, ce qu'on devine surtout qui s'est dedans passé, cette fonte, ce lent délabrement, l'infime travail de sape qui à chaque heure entre maintenant et là a fait son oeuvre qui n'est pas une grande oeuvre mais est destruction lente, patiente, têtue, un animal, une bête qui fouille et dérange tout en avançant son groin dans le sol meuble, y laisse ses traces, elles ne partiront pas même si l'on labourait dessus, je me souviens ici d'une visite à l'abbaye toute proche où l'on voyait sous le sol dégagé justement ça, des sillons venus tels de bien avant ce siècle et demeurés intacts et témoignants, ils étaient les griffures du temps. Quand je me place, moi le petit homme endimanché, étonné, devenu plus grand et qui commence doucement à se voûter mais c'est la loi de l'univers, devant un miroir, ce qui me frappe, ce sont les genoux, qui sont sans doute l'une des plus laides parties d'un corps et qui malgré ce qui précède, que je viens d'écrire sur la bête, sont demeurés les mêmes, un bricolage, une sorte d'échafaudage qui fait tenir comme il le peut le reste debout. Certes, il y a quelques cicatrices de plus, le petit homme, s'il sait clairement à peine marcher, n'a pas encore pris le temps de tomber en avant, de se faire les rotules, cela viendra, lui laissera ce que je porte de marques minuscules qui sont peut-être des inventions mais à part cela, l'ensemble est même, osseux, rugueux, on dirait des morceaux de bois mal assemblés, cela ne ferait pas la fierté du menuisier, on lui connaît de plus belles réalisations et c'est lui, aussi, qui assemble les cercueils — le bonhomme tout en blanc les verra vrais un jour, beaucoup plus tard, debout dans l'atelier, ou on lui racontera, il ne sait plus vraiment. Cette persistance des os qui changent sans se changer, cela dérange je ne sais quoi en moi, cela m'attriste, cela me dit qu'on reste toujours soi, je crois que c'est ça que raconte cette toute petite image, et le bambin, et puis ses genoux aussi bien entendu.

Les rites n'existent même pas encore, le monde, ses règles et ses lois d'habitude ne sont pas encore entrés dans l'horizon du petit homme aux genoux torves (ce n'est pas le bon mot, je le sais bien, mais il dit tout ou bien exactement ce que je voulais dire, c'est un vêtement qui n'est pas à la bonne taille ni à la bonne couleur et qui pourtant passé tombe comme il faut, c'est une drôle de surprise quand même, ça fera bien l'affaire, laissons cela comme ça), il ignore tout de cette chaîne qui est faite de chaînes et tient le monde dans l'état où il est en nous aidant à le supporter et à nous y tenir un peu, debout si on le peut, il vit dans un monde sans règles qui est un monde sans temps et un monde sans limites, il vit sans doute encore dans cette permanence du présent qui est le détachement que nous perdons ensuite, c'est une sorte de chute, tout était mieux avant. Après, plus tard, il viendra un jour où cet enfant parfaitement heureux, ou peut-être pas, je reste dans une expectative qui est sans doute une réponse, comprendra d'un seul coup qu'il n'y a que des règles, que des lois, et que la toute première est que le temps s'écoule et que rien ni personne n'y peut mais sauf peut-être ces étranges, ceux qui parlent et écrivent et déposent dans les mots de quoi bloquer tout ça, et de quoi l'inverser, le brusquer.

C'est quelques mois seulement ensuite que le petit homme à peine grandi tombera à la renverse. Littéralement. Monté sur un muret au-dessus duquel un grillage faisait un défi des plus convenables, il sera trahi par le fer du fil rouillé jusqu'à la moëlle qui cédant sous son tout petit poids le laissera tomber tout en arrière sur le béton en bas et tête la première, de quoi se fendre le crâne, ce qu'il fera vraiment puisque juste derrière la chute viendront des vomissements qui sont rarement de très bons signes. Une radiographie confirmera le diagnostic du médecin de famille, fracture du crâne, on s'en remet, je suis toujours là, mon crâne est ressoudé, et je ne sache pas d'en avoir des séquelles (que les moqueurs gardent leurs blagues, j'en souris moi tout seul, je me fais bien les mêmes). De ce moment précis, j'ai souvenirs précis, du grillage qui cède, de cet éblouissement très mat et du bruit que c'était, de heurter le sol dur ; des minutes juste après, lorsque pour tenter de me consoler, me sortir d'une anormale torpeur, on m'a amené voir les canards sur l'étang proche, canards qui n'ont pas réussi à me dérider, de ce que qu'on m'a raconté, que je veux bien croire, ne me souvenant que de les regarder flotter dans le soleil depuis les bras de celui qui n'est plus et qui a trouvé tant bizarre que je ne réagisse pas qu'il m'a porté chez le docteur, c'était sans doute la bonne décision ; du retour enfin, après une hospitalisation qui a duré plusieurs semaines durant lesquelles interdiction m'était faite de me lever, que j'ai respectée scrupuleusement — à son retour le petit homme savait encore à peine marcher, j'ai l'image terrible dans mon oeil, ma mémoire, de sa démarche étrange dans la cuisine, d'un qui serait revenu des morts, ce qui est très exactement le résumé de la situation même si la chute finalement n'en était pas vraiment la cause, une péripétie seulement, je laisse le soin entier à ceux qui lisent de rechercher pourquoi.

Les choses n'ont pas tant bougé : le village est resté même ou quasi, à l'exception notable de quelques minuscules ensembles de maisons arrivées ici ou là, peu fréquentés par les plus anciens qui ne s'y reconnaissent pas, et qui en étendent lentement l'emprise sur le ban, marquent la victoire du construit humain sur une nature autour quasiment entièrement domestiquée et puis maintenant recouverte par le lichen gris des habitations et des villes. Pour les êtres, les morts le sont qui ne gênent plus personne, eux qui ont trouvé moyen de rester tels qu'en l'état du dernier souvenir que l'on garde d'eux, tant qu'à faire vivants et toujours tels, ils ont cette chance paradoxale. Les autres, les vivants encore, ils changent, s'affaissent, se tordent au point qu'on dirait de vieilles vignes malades mais au final le dedans, la structure dedans, cette ossature qui n'est pas d'os, ne bouge quasiment pas, comme si quelque chose se maintenait quoi qu'il arrive qui est le noyau dur des hommes et de chacun, un noeud indestructible qui ne cesse d'être qu'avec celui, celle, autour monté, construite — on retrouve les morts dont le petit bonhomme fier ne sait encore rien, du moins, pas consciemment même si on subodore et que je sais que des ombres déjà sont là pour lui faire une cour partout l'accompagnant. 

Ce fossile est une digue. Cette photographie qu'on tourne et retourne dans ses doigts, au vrai, qu'on regarde sur un écran, ces images que nous avons tous, partout, stockées, rangées, oubliées, sont de petites digues que nous construisons pour contenir la grande marée du temps, qui ne servent à rien, ne résistent qu'un peu, sont des barrages contre l'océan, finissent par céder comme cela, sans prévenir, souvent, juste, quand nous revenons sur les lieux d'un cliché, revoyons ceux qui étaient avec nous sur le papier, que nous ne voyons plus, recroisons, ou voyons tous les jours, et dont nous oublions lentement à force de les voir qu'ils étaient différents, jusqu'au moment où cela cède, où la digue se fend et laisse passer d'un coup de tous parts les langues noires du temps, ces cendres qui sont sa bouche et viennent nous embrasser laissant dessus nos lèvres le goût amer et gris à quoi l'on reconnaît la mort. Nous pourrions nous lasser, pourrions abandonner la tâche absurde, nous pourrions juste laisser couler tout ça, ne rien faire, ne pas lutter mais nous sommes des enfants qui dans le fond pensent toujours qu'il suffit de recommencer, d'entasser suffisamment de sable, pour que les choses changent, que le charroi s'arrête enfin, et donc nous déplaçons la digue, en construisons une autre, et rien n'arrête le temps, qui s'alimente aussi de ça, nos entassements, nos petites digues, toutes ces images qui prouvent qu'il passe encore, lui font des fondations pour qu'il poursuive — à le combattre nous le faisons se dit le petit homme en blanc qui est sa propre digue et sait que l'eau le passe depuis ce matin-là.

On devait ne faire que partir de là, de l'image, l'utiliser comme point de départ, tourner autour et d'elle aller conter ce qui l'entoure, elle devait être le pivot de l'histoire qui devait parler des gens autour, des maisons, des champs, des sept d'un côté et de l'autre dont le nombre s'amenuise maintenant et la dernière c'est dans son vergers de pommiers qu'elle est passée comme ça d'un coup, avec le ciel encore bleu malgré la saison avancée dessus qu'on voit soudain couché sans trop comprendre et puis plus rien, une pomme encore au centre qui est un horizon rond rouge et puis plus rien, on devait raconter et par échos se raconter, c'est ainsi que fonctionnent les écrivains qui sont de cette sorte d'araignée douce et gentille au milieu de leurs textes mais cela ne marche pas, quelque chose résiste qui doit être le temps ou bien peut-être soi ou bien peut-être qui est tout juste le signal attendu depuis bien des années que l'on ne sait plus dire, écrire, ce qui clapote dedans — on serait maintenant une source tarie, juste un morceau de bois flottant dans toute cette eau, tout ça n'aurait servi qu'à ça, revenir à son propre fossile au moment même où ça s'arrête et boucler là sa boucle, on dirait le silence.

On pourrait s'être trompé, du début à la fin : quelqu'un aurait trouvé l'image dans ces paquets de vieux clichés fatigués sur lesquels on tombe immanquablement dans toute brocante qui se respecte, qui suit la codification de ces moments voués au partage des choses, on écrirait partage des morts que ce serait plus proche de ce qu'on ressent à chaque fois, on évite soigneusement de s'y retrouver, ça pue la mort entre ces rangs de vaste fatras mais là imaginons une main qui fouille dans un amas s'arrête repose et puis reprend son malaxage du hasard jusqu'au moment où c'est ce bambin-là qui apparaît retenant la main et l'attention regarde on dirait bien au dos il n'y a rien mais oui on dirait bien on glisse au vieux marchand deux ou trois sous on rentre il se faire tard l'heure de dîner on en discutera la prochaine fois on rit arrive un autre dimanche on honore l'invitation on montre à la maman l'étrange cadeau elle compare les bambins le sien jouant dans son carré et l'autre sur le papier debout il y a certes une ressemblance mais rien de plus elle le sait bien disons les mains peut-être les genoux c'est beaucoup dire un rien dans l'oeil on rit encore on griffonne pour s'amuser sur le dos cartonné le prénom du bambin du vrai le mien en somme on range le tout dans une boîte trop emplie déjà et on oublie tout ça le repas l'amusement les quelques lettres de crayon et des années plus tard on croit vraiment et moi avec que le cliché dessus c'est moi mais en fait non, c'est quelqu'un d'autre, imaginons, qui est-ce donc, on peut rêver, tout serait faux, quelle folle histoire, et quel doute.

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