Fossile

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Daniel Bourrion enfant

Il n'y a évidemment aucun souvenir de ça, je n'ai en dedans moi nulle trace de ce moment excepté cette photographie et si trace il y a elle est enfouie tant loin profond dans l'humus tendre de ma mémoire qu'il y a longtemps que cet instant s'est écrasé tassé par tous ensuite venus dessus — je crois que c'est comme cela que se forment les fossiles, par un très lent recouvrement qui fige corps et os et plumes et laisse là sous couvert mou puis dur enfin ce qu'on était, homme esquissé que parfairont des milliers d'années de chemin, ou oiseau fou, ou animaux dont personne ne sait ce qu'ils furent et c'est tant mieux, rêver de ça, c'est bien aussi. En retournant le cliché long, d'un format un peu inhabituel pour nos jours, on voit en une seule ligne le prénom et puis un chiffre qui est décompte de mois et permet là de voir que la deuxième année n'était même pas révolue, il s'en fallait de dix, quand l'enfant a été saisi ainsi sans doute sans vraiment comprendre ce qu'il se passait le temps d'une pose au sommet de l'escalier qui lui n'a pas changé et monte toujours depuis la place vers la basse porte latérale droite de l'église qui est celle où l'on entre les jours habituels, ceux qui ne sont pas ceux des grandes cérémonies et participent à cette catégorie des mariages, enterrements, petites et grandes communions et autres importants moments liturgiques dont on ne sait plus rien, cela aussi est sorte de fossile.

Ce prénom au dos blanc de l'image, c'est le sien, on le lit sans surprise, on sait bien que l'image c'est la sienne, c'est ce qu'a dit la personne qui nous a remis le cliché et pour le coup, elle sait de quoi elle parle, les mères savent qui sont leurs enfants et donc on sait bien que celui qu'on regarde est celui qui regarde et pourtant rien ne va, rien ne colle vraiment, on ne se retrouve pas dans l'enfant, ni dans ses traits, ni dans ses yeux, et cela c'est mystère, c'est le dire qu'on commence, on verra où on va, lui ne bougera pas, debout tout blanc vêtu, mais pourquoi donc ce blanc, avec ces yeux si noirs ?

Il s'en est fallu de peu que rien n'arrive puisque c'est le hasard qui a fait tout ça, les deux familles installées l'une en face de l'autre dont les enfants se connaissent tant qu'ils finissent par faire mariage, ce seront mon père et ma mère et après tout leurs frères et soeurs aussi se voyaient tous les jours et ne sont pas allés jusqu'à s'épouser ; le fait qu'ils ont traversé la guerre qui a rasé tout le village et aurait pu broyer les enfants qu'ils étaient encore mais les bombes sont tombées autour mais pas sur eux, ce n'est pourtant pas faute d'avoir arrosé les alentours ; la suite aussi, ces années où il me semble que l'on mourait d'un rien ou presque, on meurt toujours aujourd'hui mais avec retenue, de leur temps je crois bien que ça y allait à pleine charrette, ça se broyait dans les machines et les voitures dans une presque routine qui n'étonnait personne, on faisait masse d'enfants pour compenser, la vie était bien faite ; la guerre encore ensuite qui n'a toujours presque pas de nom et qui était dans le désert en haut de cette Afrique où sont partis les hommes et d'où mon père est revenu, il était tout intact à part peut-être qu'il n'en parla jamais vraiment mais c'est maintenant trop tard pour aller lui demander, ça restera un grand mystère, il en faut dans une vie se dit le petit homme qui est devenu un peu plus grand et regarde droit devant un rosier empli de tomates, on est au bord de mer, il n'aurait jamais imaginé être là un jour, il s'en faut tout le temps d'un rien que tout soit autrement, il n'y a sans doute rien de plus à conclure même si quand même, autant de mots pour ça, il faudrait plus souvent se taire.

C’est un brouet de fait, une sorte de mélasse que le temps produit de lui-même en s'enroulant, s'avalant, se digérant, et sur lequel surnagent, on ne comprend pas pourquoi, des moments qui font îles où l'on débarque toujours un peu par hasard, surpris d'être là, on ne pensait pas arriver comme cela à cet endroit et là voilà qu'on y pose le pied et puis qu'on pense, un parallèle, à ce plat lourd chaud plomb que faisaient les grands-mères de pommes de terre, d'eau, de farine, et qui mijoté des heures durant rendait un ragoût brun que pour manger il fallait écraser soigneusement à la fourchette et puis noyer de crème fraîche, le petit homme adorait ça, il a encore des siècles plus tard le poids de ça dedans son ventre, le goût de ce passé lui est encore aux lèvres cloué et les images sont toujours là même si personne ne peut les voir, il les transporte dans son silence, tout ce passé est invisible, les mots n'en disent rien même s'ils essaient, c'est le constat, à dire son temps on ne dit rien.

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