Fossile #4

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Il ne sait pas encore, le petit soldat avec son garde-à-vous de pacotille sur la photo en noir et blanc et gris, qu'il sera grand et vrai soldat une poignée d'années après ce bref instant figé, on peut parler d'une poignée à l'échelle de l'infini mais peut-être que parler de vrai soldat est très exagéré, disons qu'il passera une belle entame d'année sous les drapeaux à faire ce qu'on y faisait là c'est à dire rien, c'est à dire attendre que fondent les jours et les semaines et puis les mois, c'est à dire éprouver dedans sa chair ce qu'est que de devenir un silencieux parfait rouage d'une machine humaine faite pour hacher la viande d'homme, seulement ça et puis rien d'autre, il ne sait pas cela le tout petit soldat fier comme c'est pas permis qui n'imagine pas non plus qu'il reviendra et bien longtemps après traîner dans la caserne où il s'agissait de jouer aux vrais soldats et que là, bien éloigné tout à la fois de l'enfant aux yeux noirs et du soldat juste pour rire des drapeaux, il retrouvera tout exactement pareil, le moindre arbre au même endroit, le même mur à décrépir doucement, la même cour à n'attendre plus rien et aucune parade et qu'il tournera quelques minutes, un peu sonné, empli d'un vertige délicat, à se demander si en fait le temps a avancé, il ne sait pas cela le tout petit bonhomme avec ses cheveux peignés parfaits et son col qui rebique, c'est peut-être le vent mais non, la mèche n'y tiendrait pas, on doit être en été puisque le short monté un peu trop haut atteste de la saison, sur les terres d'où je viens personne ne sort habillé de telle manière en plein hiver, il n'irait pas bien loin, et un enfant encore moins et je suis toujours là alors je suis une preuve, et c'est donc l'été, au plus un printemps finissant.

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