Tumulus

Onglets principaux

À gauche du chemin qui fait sa boucle avant d'aller au droit vers la forêt là-bas il y a le ruisseau où les enfants toujours jouent dedans la boue et les herbes coupantes hautes du bord de l'eau et toujours ils se coupent mais leur sang coule à peine alors ils jouent encore jusqu'à ce que le soir vienne depuis les bois sans crier gare et les pousse à rentrer très vite. Si l'on regarde bien on voit que la terre sur la droite dans les champs tous plats lève une bosse mais elle est là à peine, personne n'y prête garde que les paysans qui oublient vite et passent vers d'autres champs, d'autres travaux, ils ont tellement à faire que le temps leur manque pour compter l'horizon et penser à en raboter les buttes mortes. Tout ça n'est pas grand chose, une toute petite levée, personne ne sait de quand elle est posée ici, elle pourrait bien rester que cela n'empêcherait personne de dormir et celui qui dans son bureau tout lambrissé brillant doré là-bas en préfecture signe au bas du papier ne sait même pas de quoi je parle, les petites bosses de terre, ce n'est vraiment pas son affaire et celle-là est bien trop loin pour qu'il puisse la voir alors il signe et tout commence.

Pendant qu’on parle ici ailleurs le chantier fait son trou et grave dans des paysages jusqu’alors restés intacts ou presque, disons légèrement éraflés par les hommes au fil des siècles, un large sillon de terre retournée qu’on voit même de très loin, du haut des bourrelets que fait cette vallée immense s’inscrivant dans un réseau de plusieurs se rejoignant, s’éloignant au gré de contraintes géologiques dont on ne parlera pas ici, cela n’intéresse pas grand monde ou plutôt, la plupart n’y comprend rien, ne parvient pas à lire dans ce livre de rocailles et de glaise grasse, de couches, d’éternité de temps à l’échelle des petites choses qui à la surface s’agitent, grattent le superficiel de la grosse boule, avancent chaque jour un peu plus en laissant derrière d’autres perspectives, de nouvelles manières de vivre, la route qui vient change déjà tout et pas que la forme des lieux, elle renverse les distances et modifie les heures, c’est tout un tremblement qui commence à sa pointe, sur ce front de creusement où alignées des grues jaunes et puis noires avalent des tonnes de tout pour les cracher derrière sur les dos plats rayés des lourds camions dont on ne sait jamais ce qu’ils en font, de toute cette terre, elle sert peut-être à continuer le monde plus loin, à construire un polder dedans le vaste espace qui pousserait la planète vers d’autres extrémités, c’est comme un rêve, revenons au vrai, à la couleur de la tranchée et à ces pelleteuses énormes qui chaque coup de leurs dents larges découvrent les dessous du dessus, cela fascine, il y a toujours sur chaque chantier des hommes spectateurs qui stagnent et du bord des barrières restent ballants le long du jour et puis regardent tous fascinés ce qu’il y a dessous tout ça, le plus souvent, pas trop grand chose, des racines blanches, et rien de plus. 

Il y aura des tonnes et puis des tonnes de glaise charriée, des rocailles à foison, des herbes décapées et mêlées, des choses dont on ne sait le nom qui font une pâte du monde et tombent des godets hauts aux camions dans des bruits mous, lascifs, gras, pendant que d’autres sont des tonnerres, la pierre est y bien dure cognant l’acier en gros roulements, de tels chantiers font bruit d’enfer, on entend tout à leur ronde le remuement qu’ils sont et qui longtemps et loin résonne, le bruit des échappements, celui des masses qui tapent claires, les cris des hommes hurlant pour tenter de passer par-dessus l’orage mécanique qu’ils génèrent et on ne gueule jamais assez parce que c’est presque une bataille, une guerre, il y a un front qui va devant et puis derrière tout qui s’en suit, il a aussi ces brefs moments où ça s’arrête, c’est le midi, c’est une trêve brève, on se pose où l’on est, on dort même si l’on peut mais plein seulement du repas à peine chaud faisant tout de même son animal dans les ventres remplis, à la fin de la pause les seuls sons surnageant dans le silence enfin sont les ronflements lourds de ceux qui peuvent, le bruit plus fin des cigarettes sur lesquelles on tire fort, les discussions voix hautes, il y a une sirène et c’est déjà la reprise, un dormeur sursaute, il fait cela chaque jour, ne s’y habitue pas, à ce sifflet aigu, et chaque jour de même, le dormeur s’étire, se lève en maugréant et puis dans ses bottes grises, s’en retourne comme les autres creuser un peu plus loin comme s’ils creusaient ensemble une tombe qui n’a nulle fin.

Tout s'arrête le soir et les fins de semaines d'un seul coup, d'un cri, de cette sirène encore qui dessine dans l'espace les frontières du temps et fait se vider tout l'endroit en quelques minutes à peine, les hommes ne traînent pas quand arrive le dernier moment et c'est encore plus vrai au vendredi qui est toute une promesse avec ses deux jours pleins emplis de rien, on se reposera, on laissera les corps rouler dans la paresse ou bien peut-être on travaillera sur un chantier mais ce sera pour soi et ce sera le sien ce qui change tout, on y pense au retour dans les voitures emplies tassées de toutes ces lassitudes, on pense à ce qu'il faudra faire, emporter, prévoir durant ces quarante-huit heures qui viennent, on ne pense jamais au lundi, il est encore loin, on ne pense pas non plus à ce qu'on laisse derrière, à ces tranchées abandonnées sous la pluie et autour desquelles errent toujours un chien ou deux, des rôdeurs dont on voit les silhouettes à peine passant par-dessus les clôtures quand elles existent, se glissant dans le vide laissé par les engins regroupés par endroits et dont les clefs de contact sont parties dans la camionnette du chef de chantier, ça n'arrête pas un voleur décidé mais évite au moins les plaisantins, les défis de garçons, les accidents que ça pourrait donner, ces bêtes-là d'acier se retournant ne laissent pas de chances à celui qui pilote alors autant ne rien faire traîner, des brouettes se balançent suspendues en hauteur et sont des fruits gris-vert mouchetés, cela grince parfois même si le vent est tombé, les averses ne cessent pas qui remplissent chaque trou d'une eau d'un beige louche, les gars pataugeront là-dedans sitôt la première heure lundi, pour là plus rien ne bouge que tous les ronds dans l'eau.

La plupart d'eux ne font que ça, suivre l'avancée d'une trace qu'ils enfoncent tous ensemble dans la terre molle ou la rocaille ou les rochers, c'est toujours la même chose, le paysage seul change et les visages des gens, les têtes de ceux qui par-dessus les palissades les regardent s'échiner, les visages des femmes qui les servent le soir dans les restaurants où ils font de grandes tablées silencieuses autour desquelles personne ne traîne le repas avalé tant le corps n'en peut plus de fatigue, les visages des filles qu'ils croisent le matin au sortir de leurs chambres d'hôtels miteuses atendant dans les couloirs qu'ils partent pour nettoyer derrière leurs chambres où s'entassent ce qu'ils ont de maigres bagages, ceux qui ne vont nulle part ne se chargent jamais et eux ne vont jamais ailleurs qu'au bout de la tranchée, ils s'en reviennent le soir, les chambres sont rangées et les serviettes pliées, la routine est sans fin, il n'y a que les fins de semaine pour apporter quelques changements et encore, ce qui change, c'est qu'ils peuvent ne pas se lever tout de suite même quand l'habitude chevillée les fait s'éveiller tôt, rien ne presse, ils lambinent, passent la majeure partie du temps à somnoler, la TV sur le mur laisse couler sur eux son onguent, tout cela n'a pas de sens, ils guettent les repas, ils guettent le soir qui vient, et sourient quand ils peuvent à la réceptionniste qui les oublie de suite, ils sont tellement nombreux, et se ressemblent tous.

Il arrive bien que des amours naissent mais ils ne durent jamais longtemps, les hommes passent et ne restent pas, les femmes qu'ils rencontrent contre la terre ne font pas poids, elles savent bien que rien ne pourra retenir ces hommes aux mains râpeuses, elles tentent quand même cet impossible de les aimer tout ce qu'elles peuvent, ils ne sont jamais vraiment là et même en plein amour derrière la porte il y a toujours une respiration et c'est celle du chantier qui avance tous les jours et chaque matin la route en devient donc plus longue et puis un soir les hommes ne rentrent pas et les femmes ne les attendent pas, elles pleurent un peu dans le vestiaire et les oublient comme tout le monde les oublie et même les entreprises qui les employent quand il faut licencier, ce sont des hommes interchangeables, des pièces de la machine, eux-mêmes parfois ne savent plus qui ils sont réellement, s'ils existent vraiment, si ce visage qu'ils rasent dans la glace est bien le leur, si ce corps qu'ils usent n'est pas juste un outil qu'on leur a remis à la signature du contrat avec la paire de chaussures de sécurité, la veste de chantier à écusson de la boîte et le tee-shirt assorti qu'il ne faut porter que quand une inspection se fait, le reste du temps le tee-shirt est en boule au fond du sac et prend ses plis, il mine les visages, dans tous les sacs il y a ce même tee-shirt, et les gars ont tous même visage, ils sont outils de chair, c'est peut-être cela qui émeut tant les femmes.

Et là kilomètre après kilomètre on s'est approché du village et il a fallu des litres de sueur et autant de gasoil et des heures et des heures de temps/homme et des arrêts de chantier quand on rencontrait quelque chose qui n'était pas prévu qu'il fallait contourner éviter exploser qui stoppait tout et pendant quelques temps jamais plus d'un jour ou deux tout était en suspens et les hommes dans leurs chambres à dormir ébahis du repos inconnu jusqu'à ce que tout rédémarre dans une rage de rattraper ce qu'on pouvait une rage de hurlements et d'accélérateurs d'échappements noirs comme la nuit et puis soudain le débouché dans la vallée qui n'a été évènement que pour nous tous pour eux ce n'était qu'un paysage de plus à lacérer la plupart n'ont rien remarqué à un moment tout juste les bois à franchir encore et tous sachant qu'il y aurait le temps de crever cette forêt un rythme plus lent — les arbres que l'on rase les souches et leurs racines accrochées dans le dedans des roches compliquent tant tout c'est pour cela que ces hommes-là n'aiment pas ça, ils aiment la terre plate grasse et droite les accueillant comme une putain, les arbres sont des écueils, chacun se construit la mer qu'il veut, perdus là-dedans et même si la trouée qu'ils poussaient autour d'eux était large à s'y perdre, on sentait aux tréfonds cette crainte d'avant, des hommes d'avant les hommes, de ce qui là-dedans aux sous-bois peut-être bien se cachait, cette angoisse sourde et puis légère qui s'allégeait quand on voyait la lisière loin et puis plus proche et puis toute proche et puis voilà on était à l'air libre nouveau, on était là, à l'orée de la vallée longue et puis là-bas, ce qu'on voyait, c'était bien le village, personne pour savoir qu'entre ici et puis là il y avait cette petite butte, elle changerait tout.

Le pilote pelleteuse ce jour-là n'était pas un débutant, loin s'en faut, et il aurait peut-être été préférable qu'il le soit, débutant, ça aurait évité la suite, il aurait laissé les mâchoires méchantes de sa pelle manger le bord du tumulus et puis un peu du reste, juste assez pour qu'on distingue quelque chose d'anormal qui n'était pas une racine énorme, on aurait arrêté le chantier quelques minutes, voire peut-être pas, pour regarder de quoi il retournait, les gars se seraient accordés d'un regard, le chef de chantier aurait haussé les épaules, il aurait fait ce geste du doigt qui tourne en l'air et signifie on reprend le travail, les moteurs auraient recommencé leur rage et puis voilà, on aurait traversé tout ça en quelques brèves minutes, ravageons tout et puis n'en parlons plus, ça arrivait parfois, les missions préparatoires ne pouvaient pas tout repérer, les deux trois gars chargés de ça en avaient jusque là, des zones à vérifier, ils bâclaient parfois le boulot ou juste passaient à côté d'une trace, cela arrive aussi, qu'on ne repère pas une évidence, et les ouvriers des chantiers quand ça pouvait arrachaient tout sans sourciller, on s'évitait bien des tracas, tout le monde le savait sauf que cette fois, le pilote là-haut avait dans l'oeil de quoi lire les signes et là, il s'arrêta avant, tout juste avant, immobilisa le bras de son engin en relâchant l'espèce de manche qui lui servait d'outil, ouvrit la porte, descendit, fit quelques pas, cracha dans l'herbe, s'accroupit pour regarder un peu ce que la terre faisait, remonta, et coupa le moteur : il n'irait pas plus loin, et ceux derrière non plus pour le moment, quelque chose était là dessous la terre caché qu'il fallait vérifier, c'est ce qu'il dit assis depuis son siège au premier qui lui demanda pourquoi il s'arrêtait, qui le répéta au chef de chantier, qui jura, et n'essaya même pas de convaincre l'autre là-haut d'avancer, il le connaissait de longtemps, c'était une mule et pire.

Pages

Licence Creative Commons