Tumulus #10

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Or donc voilà à un moment que ça commence, je veux dire, vraiment : à l'aube des hommes arrivent sur un dépôt, ils sont éveillés déjà depuis longtemps, ils habitent loin, la plupart sont des intérimaires qui s'engagent là sur un chantier dont ils ne savent rien sinon qu'il sera ce qui va leur pomper leur sueur et leurs forces en échange, à la fin du mois, de quelques chiffres sur un bulletin de paie qu'ils serreront avec les autres dans les grands classeurs gris où s'entassent ces feuilles mortes et leurs années jusqu'à ce que cela suffise à prendre une retraite, si le corps suit encore, il est tôt, ils sont là pour ce labeur qui vous laisse le soir hébété de fatigue et de crasse endormis tout au fond de l'auto, c'est un autre qui roule, on se tasse à plusieurs, toutes les économies sont bonnes, plus tard, quand la route avancera comme un ver, on dormira plus au près, là où la société de BTP trouvera à les héberger, des gîtes, des hôtels qui n'en ont que le nom et dans lesquels tous les clients ou presque seront ceux du chantier comme on les nommera dans les parages le temps qu'ils y seront, ils savent tout ça, ce sont des sortes de vagabonds, une confrérie, c'est même leur métier que de n'être jamais dans les mêmes lieux mais pour l'instant ils battent la semelle debouts en rond, ne se connaissent pas ou alors parfaitement pour ceux qui ont oeuvrés ensemble avant, certains se serrent la main, il y a parfois une bourrade, quelques exclamations, on parle déjà très fort puisque personne n'écoute vraiment et que par là les engins chauffent maintenant avec leurs moteurs animaux qui crachent gras et larges comme deux mains grosses, il y a toujours là-dedans un qui ne parle pas, ne bouge pas, attend, on ne sait quoi, peut-être ça, que ça se taise quand arrive le chef, il n'a pas besoin de le dire, on sait que c'est le chef, des signes qui ne trompent pas, pas la même fatigue, pas tout à fait l'usure, des yeux qui vont tout droits, il hache quelques mots et puis tout le monde embarque, on creusera dans la journée les premiers trous, faire une route c'est d'abord faire le vide.

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