Une sorte de journal — 15 mars 2015

Onglets principaux

Ils construisent sur la route hésitant entre ses trois ou quatre voies quelque chose d'énorme mais on ne sait pas encore quoi ; il n'y a pour l'heure qu'un pont fini jeté au milieu des grands champs et ça ne ressemble qu'à ça, un pont oublié là, un grand comme con d'être là ; pendant ce temps je cherche la place des choses histoire d'occuper tout l'espace mais certaines résistent, elles trouveront bien seules, il me suffit de les poser dans le hasard, de les laisser rouler ; par la fenêtre du haut je vois trois rideaux du bocage qui cachent l'horizon mais à moitié seulement, je verrai tout le reste ensuite ; à la boulangerie du village voisin c'était la ruée du dimanche matin serrés dans le minuscule espace chaud tout le monde riait, je crois qu'on était bien.

Les grands trognards avec leurs gueules de vagabonds au bord des fossés droits tordus à regarder passer ceux qui passent toujours, ils ont dès l'aube ces yeux éteints mais je distingue leurs bourgeons, c'est éclats verts dans le brun-gris, des fugitifs ; à cette fenêtre rectangle long on voyait loin comme peint sur gris un soleil rouge un soleil cou coupé, je me suis souvenu de ça, une de ces phrases posées dans ce débarras du dedans, elles viennent sans crier gare et tombent mortes sur le sol bleu ; je crois que c'est cabane que ça à la fourche là-bas, il faudrait que j'y grimpe ; le mieux était de de rien dire et moi je sais pourquoi.

Et tous ces livres pas lus que je ne lirai pas toute honte bue sous la charpente, ce bateau renversé, d'énormes chevilles de bois d'un brun quasiment blanc et par la fenêtre frémissante la Loire qui courait grosse drapée, autant de voix que d'écrivains que d'écailles de poissons sur le chemin, minuscules flaques translucides d'ardoise ; la route se perdait ensuite elle-même et un moulin et des étangs, des fermes borgnes, à chaque virage je ricochais au bas-côté tout en visant un loin clocher — à la radio ils bavassaient et répétaient cet âge d'or j'ai repensé au vieux Léo tu sais ce qu'est la poésie quand tu la croises, seulement là.

Des murs de toutes les couleurs avec ce mortier de livres morts et entre glissés on devisait sans oser s'approcher, ça ressemblait à une cachette de celle que les enfants construisent avec un peu de rien, un drap puis tout ce qu'ils transportent de contes — je pense à ce que nous gâchons de ça en basculant dans l'allée des années et c'est une tristesse douce faite de rhubarbe et puis de fraises cachée dans la plus grosse des brioches ; lentement je m'éloigne de moi et je m'éteins, je suis ma dernière chandelle  ; à l'heure où je ferme les volets rien ne nous sépare de la nuit ; il joue il joue il joue et sa guitare a gros son rond qui ressemble au chat roux.

À même la roche il a fait sa maison et c'est pierre après pierre sortir un peu de soi ; ensuite c'est une falaise et puis plus rien du tout avant longtemps au moins comme je regarde ses mains.

Une razzia — on déterrait les plantes et les soulevant avec les toquées1 lourdes qu'elles faisaient quand la motte venait d'un seul coup ça m'a semblé une métaphore, écrire : tu fouailles et puis ça cède et sort mais tu ne sais pas ce que tu vas trouver ; ensuite déterminer pour elles une nouvelle place qui était moindre mal que les sortir malgré qu'en dessous encore ça résistait autant que ça pouvait à la bêche noire dont le manche craquait déjà en protestant ; en regardant les murs au droit se demander qu'est-ce qu'il y a sous la maison, on ne saurait pas, il n'y a pas de gonds sur les côtés pour la soulever.

  • 1. (j'écris toquées mais je ne sais même pas si ce mot-là existe pour dire de quoi je parle, je le laisse ici malgré tout, pour quand j'aurai oublié).

Du petit bois un staccato il y avait donc pic-vert creusant le tronc dur du fer et c'était ligne basse pendant que vide je peignais rien qu'une porte — la peinture qui recouvre lentement tout et noire elle est la nuit qui vient mais je parle trop souvent de nuits ; au coin très loin les ardoises d'un château, je ne trouve pas d'autre nom pour une telle bâtisse qu'on s'attendrait à voir dans un roman, et là seulement ; ce devisement est comme un jeu qui n'a aucune règle.

Je me suis souvenu hier de ce géant aux cendres dispersées dans un sous-bois là-bas dans mon autre pays et je sais très précisément au pied de quel chêne mais il ne faut pas en parler, semer les morts est interdit — j'ai repensé à ses histoires et aux vignes qu'on faisait et à la première côte de boeuf que j'ai mangée de toute ma vie, c'est lui qui la cuisait sur des sarments de vigne à la fumée piquante comme la rosée ; en le disant tantôt j'ai pris conscience d'à quel point je suis très loin de moi sur le chemin des autres.

(je me demande si la forme du journal n'est pas celle que je recherchais, ma place d'écrire exacte, le reste maintenant tenté et puisque j'ai peut-être suffisamment parlé de choses qui n'existent pas. Cela pensé, je sais qu'il faut cacher ces fragments dans le site pour qu'ils ne dévorent pas le reste)

Harcèlement du vent encore, debout bien avant l'aube courant dans les arbres partout et l'allongée qu'ils font dans la descente roulant tout droit dans la rivière — j'y entendais hier chanter un inconnu, cet oiseau invisible, nous discutions, deux langues étrangères et tout à dire, il a cessé d'un coup peut-être effrayé, peut-être renversé ; d'une maison là-bas mussée coule la plus claire fumée qu'ait jamais l'air emportée : ce poème de Jaccottet est l'un des plus beaux textes que je connaisse, une sorte d'indépassable auquel il faut se heurter dur pour avancer ; souvent à lire de telles choses je pense qu'il est temps d'arrêter mais je ne le peux pas puisque ça sourd sans cesse.

Il y a ce fil tendu qui est souffle d'attente — ne pas savoir quoi ni qui ni quand et même pas plus où, imaginer, faire scénarios de tout, savoir que rien n'arrivera jamais comme on l'avait imaginé, je le sais bien, j'expérimente cela chaque jour depuis toujours et chaque soir referme toutes les histoires, en est le point final, c'est une sorte de répétition, aux deux sens du mot ; je vous croise et nous ne parlons même pas ou seulement d'anodines choses, ce livre ou celui-là, et c'est cela qui fait mystère, de chaque côté on se regarde et quelque chose est dit qui ne tient pas en mots et entre il n'y a parfois qu'une table fine, moins que la longueur d'un bras, on reste de part et d'autre totalement immobiles mais pas dans le dedans ; pendant la nuit la terre toute détrempée fait par endroits un bruit très mince de flaque morte.

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