Une sorte de journal — 03 avril 2015

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Soudain une sorte d'urgence et sans doute fallait-il que ça advienne — c'est le même bousculement que ces bouffées qui montent parfois presque douloureuses et c'est courir jusqu'à la mer et regarder si loin qu'on pourrait perdre ses yeux mais là ça vaut toutes les peines ; les nuages font bandes parallèles ; je ne sais pas écrire mais j'essaie quand même parce qu'il faut employer les mots dont j'ai été rempli toutes ces années où la langue m'entourait de son ressac, parce qu'il faut mâcher ça, parce qu'à y penser bien c'est l'héritage et qu'à défaut de le faire fructifier je dois l'entretenir ; quand arrivera l'averse dont je distingue le front là-bas la nuit sera esquissée seulement.

Comme un mississippi en plus petit — j'ai seulement opiné en regardant les roues à aubes brassant lentement le jour et le ciel bleu comme jamais ; en l'attendant j'attends relisant chaque mot ; vu de l'autre côté de la rivière mon monde est exactement même encore, à n'en pas croire ses yeux ; étrangement personne ou presque ne remarque ces lignes posées là-haut qui disent tout pourtant ; quand j'avais cherché la tombe de Char, aucune des personnes interrogées ne savait où elle se trouvait et c'est le romarin qui m'y avait mené — j'ai une branche ici de là-bas emportée.

C'est arrivé ainsi qu'à chaque fois avec le titre d'abord, Harangues, et c'est venu comme un fruit tombant de son arbre et dans l'herbe s'écrasant mais pour l'instant je n'ai que ça — ça prendra suite ou pas, ce n'est pas moi qui décide vraiment, ça ressemble à une promenade dont tu ne sais rien des chemins et encore moins où ils te mènent mais tu t'en fiches, ce qui compte est ce pas et le suivant et puis les autres derrière, tu pourrais bien crever au bord de ta petite route que ça ne changerait rien tant que tu vois avant de fermer tous tes yeux un bout de ciel, un rien de brin tout vert dessus traçant sa ligne ; j'ai repensé hier au plaisir de faire des livres en revoyant passer sur les réseaux la Partie de Suaudeau que j'avais bricolé un peu : je sais que c'est ça que j'aime seulement, faire des trucs, parce que je ne peux croire le monde qu'en lui mettant les mains dedans le ventre ; le reste c'est juste du vent.

Je regarde le décompte et quelque chose ne colle pas puisque ce n'est pas moi ; cela fait remonter soudain, je pense à des filets que lèvent des hommes à la peau comme en bois, "Absent partout où l’on fête un absent " de la Lettera Amorosa de Char — c'est un des textes qui m'a cisaillé et à la suite duquel j'ai osé écrire quand même, mais des années après, des mots qui soient, osent se prétendre, de l'ordre de la poésie (on mesure l'inconscience) ; Lettera Amorosa dont la première phrase est mon mantra, et quelques mots fragiles de Bobin, "Une longue épée de silence s'enfonçait parfois dans mon coeur" trouvés par hasard sur un étal, dans son Éloignement du monde qui tenait bien en main : une poignée de mots fichée en plein dedans mon âme, ça avait déclenché tout le reste, je m'en souviens parfaitement ; je vois que la mémoire pourtant tombe en quenouille mais ce n'est pas la mienne, pas tout à fait — un jour je finirai par m'oublier totalement et je serai devenu un grand champ vide écoutant l'alouette sans se lasser jamais.

On dirait qu'ils pêchent la boue dans un grand champ de ciel ; au bord une falaise est tranchée toute droite grande vive elle accompagne la route sur quelques kilomètres puis quand je me réveille elle a disparu dans l'arrière ; on sent l'océan gris dès le dernier virage pourtant il est bien loin toujours ; je sais que par là-bas il y a un phare planté bien avant moi dans le plat de l'écume et qui sera encore quand je ne serai plus ; j'imagine sa solitude mais elle dépasse tout et c'est cela que nous cherchons.

Le jour dans une boucle d'où tombent des pétales cependant que je marche dans des lieux presque vides entre les murs desquels je trouve des sortes de fantômes qui sont parfaitement vivants, en témoignent leurs lèvres qui lisent tous les livres ; quand je m'en vais ensuite il y a le manque de ce qui n'est pas arrivé et que je ne sais pas — je le devine intact et il attend ; de toute la nuit passée je n'ai aucun souvenir et je crois bien qu'elle était d'un marbre tout blanc faisant sur mes épaules une toge encore trop lourde ; à lire les dernières phrases j'ai su qu'autre chose venait, les ricochets du fleuve, un chemin creux, cette porte jamais ouverte au bout de l'allée là.

Cette sorte de journal avalant tout de mon envie d'écrire, et je reste sans lutter le regardant me vider totalement — ce doit être ce que je cherchais dans le fond, quelque forme sans forme et sans but autre que de poser des mots les uns derrière les autres pour plus rien raconter, et ça me soulage un bien, de ne plus faire comme si c'était une fiction quand il n'y a rien d'autre dans chacune de mes phrases que le réel de moi ; lui chante "des nuits d'ivoire", un autre "des kilomètres de vie en rose", je vois parfaitement de quoi il retourne sans être capable de le dire précisément parce que ça échappe toujours et que c'est cela juste, le monde ; avec le printemps de toutes parts arrivent des gifles qui sont autant de fleurs cachées, à tel point que j'ai cessé la quête et que je marche les yeux fermés du matin jusqu'au soir, personne pour me heurter.

Une lente plongée presque immobile — c'est comme si tout avait cessé de bouger dans les mots, c'est juste une ville morte dans laquelle nous marchons des nuits et puis des nuits et puis des jours qui sont des nuits en essayant de trouver le seul réverbère qui soit encore vaillant un peu ; les cerisiers dehors sont échevelés tellement qu'on dirait de vieilles femmes devenues folles et fuyant ces maisons où elles s'éteignent avec nos derniers souvenirs posés aux accoudoirs de fauteuils d'un rouge élimé ; le soir la maison craque et moi aussi ; en plantant ces clous tout à l'heure que je tirais de ma bouche aux lèvres pincées, j'ai retrouvé les gestes de mon père et la mélodie que faisait la tête du marteau lancée à pleine force à quelques millimètres de mon pouce, une sorte de danger que personne ne craignait ; je sais pertinemment que je peux entrer dans le bois et marcher sans plus jamais revenir et y trouver un chemin qui n'aura pas de fin où je sèmerai mes dernières forces.

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