Une sorte de journal — 01 mai 2015

Onglets principaux

Je déplace ma voix pour mieux t'entendre, je déplace mon attente pour encore t'attendre — ce pourrait être des mots inventés et c'est exactement cela, un monologue jamais lu ; à empiler les jours je vais finir par atteindre là-haut les derniers nuages blancs ; ce sera donc traverser des terres brutes vers là où je n'ai plus aucune envie d'aller maintenant que j'ai emporté ailleurs mon strict nécessaire, un peu de pain, la peau sur mes os secs comme bois, mais je me laisse emmener en comptant dès l'emblée ce qui me sépare de moi ; après chaque averse tue il venait par la haie un vent humide et bref dont je sentais certains fantômes lancés à pleine allure et qui me traversaient sans même me voir encore.

À force je me lasse ; je sens déjà la terre là-bas qui m'attire et me recouvre de pluie ; le merle a disparu, je le devine caché quelque part attendant ; parfois il n'y a rien, les mots sont sous les feuilles que le vent souffle en gros tas noirs et donner dedans de plein pied n'y fera pas grand chose, c'est un jour comme ça.

Je croise quelqu'un qui ressemble à SebMénard et justement c'est lui ; je pense qu'il a le visage de SebMénard, qu'il a exactement sa tête, mais justement c'est lui ; on discute juste quelques minutes avec cet emprunt habituel de ceux qui se parlent via les tuyaux des réseaux et sont toujours un peu surpris de voir l'autre qui se matérialise souvent — enfin, cela me fait cela à moi et chaque fois c'est le web se repliant sur le monde physique et en sortant des personnages dont je n'avais jamais imaginé qu'ils existaient vraiment ; il parle en attendant de ses voyages et moi de riens et puis le soir je passe sur son Journal permanent en sachant bien la dette que j'ai — la dette qu'on a auprès des autres qui écrivent et nous montrent des voies quand on ne savait plus vers où écrire (il y en a un autre au moins mais si je l'écris là il va râler)

Comme cette histoire de celui qui défonce un très grand trou pour y poser la terre du trou ouvert d'avant — ce serait ça écrire et c'était jouer avec ça le long de l'allée vide marquant cette chênaie où surnagent des fleurs d'un bleu largement électrique et pâle ; la mémoire de nos mains ne laisse pas de m'étonner, qui n'oublient rien et tout dans le même temps ; c'est un ourlet mais cela ne raconte pas ce que c'est réellement, on parle toujours juste à côté de ce qu'est le monde tout autour, on referme le trou, on en commence un autre, vous voudrez bien reprendre plus haut.

Au tout dernier moment il y a un flottement, on comprendra que c'est l'envie de ne pas se quitter, c'est toujours trop tard qu'on prend conscience de ça, quand le coin de la rue nous a tourné ailleurs et que le monde se précipite dans ses propres sillons pour nous reprendre au piège ; on a parlé de textes et d'écriture, il n'en fallait pas plus pour redonner un peu confiance dans le chemin dont on ne sait pas du tout où il va, il n'en fallait pas plus pour se dire que la solution était d'écrire encore, que ça se ferait bien comme ça, en se forgeant une trace ; aussi il y a eu les paroles sur le souffle et la longueur de la course, qu'on ne pouvait pas faire différemment parce que c'était un tout, c'est ça que j'ai compris, la forme faisait sa propre forme et cette fragmentation, cette brièveté, une nécessité : c'est la tension qui finit par couper d'elle-même le texte, ce doit être une sorte de disjoncteur, une sécurité se déclenchant avant qu'il soit trop tard — je me souviens très bien, dans mon adolescence, des coups de jus que je prenais à farfouiller dans l'électrique et le frémissement que je sentais dedans mes bras juste avant de lâcher ou que, exactement, ce qu'il fallait, disjoncte.

Je pose tout ça dans des boîtes blanches et quand je ferme le couvercle ce n'est plus qu'une boîte blanche exactement ce qu'il fallait une petite boîte blanche anodine et carrée ; la plage était comme repassée le vent puis les tracteurs qui passaient le matin poursuivant les joggeurs ; ce pourrait être ici devenir vieux immensément et passer tout le jour à compter ce qui reste d'heures à me souvenir de peaux qui étaient des histoires sans fin où se perdaient mes mains - elles sont devenues des parchemins.

J'ai bu toute la nuit un vin blanc comme de l'eau et léger tout autant avec un léger nez de miel et qui ne saoulait rien, j'ai bien vu le matin, ce n'était qu'un rêve frais, je me demande encore ce que je faisais là assis dans mon songe à écluser ce petit verre ; c'est une histoire d'absence, une histoire d'attente, c'est un inattendu, exactement ce qu'il fallait, que je savoure comme tel ; à force l'estuaire devient ce qu'il doit être, un mouvement parallèle de bandes de couleurs et c'est toute une ambiance qui longe son revers, on dirait un roman, je suis tombé dedans, ne puis rien en conter, toute cette réalité excède ma fiction, la sature, il faut laisser reposer ça, regarder ce qui vient, je pense au pain qui lève.

Ce texte en construction, Comment je n'ai pas tué Mitterrand, j'en sais l'exact moment de naissance, le déclencheur, et c'est la lecture d'un bout d'article lu quelque part sur le web qui parlait de comment le vieil homme malade tentait de se lever encore les dernières heures et que peut-être on l'avait aidé à passer de l'autre côté ; je n'ai encore rien de cette histoire sinon une petite poignée d'images qui font comme des osselets au creux des mains qu'on remue doucement avant de les jeter et voir ce qu'il en sort — toutes mes histoires sont d'abord des images et des phrases suspendues dans ce qui est leur propre rien, celui où je patrouille en solitude ; l'hallali de toutes parts et la bête toujours debout (ceci n'a aucun rapport avec ce qui précède).

Licence Creative Commons