Une sorte de journal — 03 juin 2015

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Une poignée de camées que je tiens dans ma poche et regarde à la dérobée pour me souvenir, personne n'y verra rien que moi, ce sont de ces bijoux qui n'ont de sens que pour celui qui les porte sur lui, j'en connais chaque relief, je sais pourtant que tout s'effacera avec le temps et moi ; des hommes et puis des femmes et puis des hommes et puis des femmes tombant tous dans la bataille quand d'autres arrivent en rangs serrés de plus en plus, cela ne suffit pas, la mort a les bras larges ; on serait entré de même manière dans une église puis l'océan serait passé dessus en laissant sur chaque peau quelque chose de lui, le goût des phares.

La vie est une fête aux fenêtres ouvertes ; je pense les obscurs et moi seul sait pourquoi ; cette quête de la part manquante et face devant cette chênaie posée dedans la ville qui ne se soucie pas d'être autre chose que ce qu'elle veut - je jette des mots qui sont des voiles et feront ces cailloux blancs à peine visibles servant à retrouver chemin ; tu peux toujours relire, les livres ne disent rien que nous ne savions de long temps.

C'est marcher à même moi et c'est être nulle part au creux de chemins tellement vagues que rien ne les traverse ; partout d'autres marcheurs autour, ombres des ombres, personne pour les voir quand moi je sais exactement où ils trébuchent ; il y avait des chevaux et je ne comprenais pas un traître mot de leur histoire jusqu'à tomber sur la bande de halage au bas de la vallée ; à chaque pas je vais plus loin dans ce qui me sépare de toi et m'en approche dans le même mouvement, on resterait les bras ballants si l'on pouvait encore.

Comme de bruit et de fureur, ce que je ne sais pas dire : des mots dans des brouettes qu'on pousse pour les verser au grand talus et rien de plus, revenir, recharger la suivante, marcher, la décharger, revenir, un tas haut comme ça et à la fin pas une ligne qui vaille la peine, seulement ce tas au moins haut comme ça, ce serait nous et la rocaille pour y tordre nos chevilles ; on a le long des avants-bras des marques sans sens qu'y laissent les rosiers ; c'est être vigie, et tout le temps guetter, et ne rien voir venir qu'un noir sillon collé là-bas à la limite de ce qu'on voit, on peut plisser les yeux, ce sera vain aussi ; ici cela suffit il n'y a pas une voix.

Une falaise s'effondrant droit océan avec un bruit tant fort que personne ne l'entend, je ne trouve pas d'autre image qui convienne à faconner cet instant ; j'ai essayé tout le jour entier, j'ai maintenant ma sorte de réponse connue depuis la première minute, je la cache dans le jardin sous un tas de feuilles et d'herbes très sèches puisqu'il ne faut pas autre chose, que rien ne peut ; avec ce morceau à la mer c'est aussi le sol diminuant et lentement se rapprochant, je sais qu'à un moment mes pieds seront au bord du monde et puis l'instant suivant il n'y aura plus qu'une très vague empreinte sur les brins écrasée quand au-dessus passeront tous les oiseaux moqueurs, ceux que le vent décoiffe sans cesse.

Depuis dessous les arbres ont leurs mâtures où je me perds et pas seulement, ce pourrait être une vigie, on regarderait le loin qui vient ; en attendant dessous on devise tranquillement pendant qu'autour tout bruisse dans des froissements de feuilles se dépliant ; tout à la fin c'est un grand calme celui du soir qui suit le bousculement ; j'ai parlé des mille ans et maintenant j'y pense souvent.

Cette solitude unique, rêver le monde et puis l'écrire et rêver de le vivre, ne pas vivre dans le monde, être toujours juste à côté à regarder passer ceux qui dedans sont ce qui fait le monde, et nous dans ces pièces vides, écrire encore ; je compte les inespérés passant la porte rongée au bout du mur ; ainsi à la même place je suis de jour en jour assis dans mon carré bleu de ciel blanc, inutile et vacant.

Se souvenir de cette phrase lancée il y deux décennies maintenant par des jambes comme prairies de pâquerettes, j'ai une fente à l'âme, et que dire après ça ?

Des dunes et c'est des corps dans la lente respiration des chemins de halage, leurs frondaisons à festons silencieux, les nappes du chèvrefeuille sur lesquelles je trébuche ivre, moi bateau ivre ; il y a des voix passant au ventre du chemin creux et je n'en sais pas plus ; hier chiens courants truffes ras du sol disparus d'un sifflement bref comme les blés.

Ils mentent de même main tissant dans la trame du monde un monde qui dit l'inverse de la parole, un monde tout à revers, une mare morte en somme reflet de tout son rien ; dessous les pins hasard des aiguilles font roux tapis haut comme ça ; il y a donc deux soleils et c'est la vie qu'on veut, profiter de cela tant qu'il y a cela.

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