Comment je n'ai pas tué François Mitterrand #7

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Évidemment que nos résolutions, nos complots impossibles, ne durèrent pas : nos parents appelaient, la cloche du collège sonnait, le bus nous déposait, et toujours pas de chars russes à l'horizon — on connaissait pourtant de par ici ce que c'était enfin pas nous mais nos parents et puis nos grands-parents et puis ces oncles, voisins, qui passèrent malgré eux la presque totalité de la grande guerre, la seconde, dans un uniforme puis un autre, dans un camp puis en face, s'étaient finalement retrouvés dans les camps de prisonniers là-bas au froid où leurs camarades tombaient comme des mouches, et racontaient, rentrés vivants sans savoir comment, et seulement un peu pompettes, le bruit que faisaient justement les chars russes, ce feulement rageur de leurs moteurs à blanc et que ce n'était rien encore que ce bruit-là, que celui pire, c'était le silence sec quand ils venaient à s'arrêter parce que peut-être, à ce instant, cet arrêt-là, c'était seulement pour prendre visée et vous pulvériser dans un nuage de poussière, on ne levait pas le nez, ça aurait été de se faire répérer aussitôt, on se plaquait le plus possible sur la terre, derrière le petit mur, et on pensait à autre chose, un arbre, des fleurs, la moisson qui là-bas devait se faire sans nous — non, toujours pas de chars, mais des articles dans les journaux et des débats à la radio qu'on ne comprenait pas vraiment, des histoires de privatisations, de gouvernements en cours de constitution, de ministres arrivant échevelés comme sans cravate sur le perron (pourtant, cette photo qu'on vient de retrouver, pas tant de cheveux que cela en horizon et puis toutes ces cravates, c'était pour quoi, pour le spectacle, ou bien cela marquait déjà la fin de l'insouciance ou alors les journaux ne disaient pas le monde, pas tout à fait, pas très exactement ?), n'importe quoi, n'importe quoi, il fallait que ça cesse, cela tournait en moi, il fallait que ça cesse.

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