Une sorte de journal — 2015

Onglets principaux

Ils construisent sur la route hésitant entre ses trois ou quatre voies quelque chose d'énorme mais on ne sait pas encore quoi ; il n'y a pour l'heure qu'un pont fini jeté au milieu des grands champs et ça ne ressemble qu'à ça, un pont oublié là, un grand comme con d'être là ; pendant ce temps je cherche la place des choses histoire d'occuper tout l'espace mais certaines résistent, elles trouveront bien seules, il me suffit de les poser dans le hasard, de les laisser rouler ; par la fenêtre du haut je vois trois rideaux du bocage qui cachent l'horizon mais à moitié seulement, je verrai tout le reste ensuite ; à la boulangerie du village voisin c'était la ruée du dimanche matin serrés dans le minuscule espace chaud tout le monde riait, je crois qu'on était bien.

Soudain une sorte d'urgence et sans doute fallait-il que ça advienne — c'est le même bousculement que ces bouffées qui montent parfois presque douloureuses et c'est courir jusqu'à la mer et regarder si loin qu'on pourrait perdre ses yeux mais là ça vaut toutes les peines ; les nuages font bandes parallèles ; je ne sais pas écrire mais j'essaie quand même parce qu'il faut employer les mots dont j'ai été rempli toutes ces années où la langue m'entourait de son ressac, parce qu'il faut mâcher ça, parce qu'à y penser bien c'est l'héritage et qu'à défaut de le faire fructifier je dois l'entretenir ; quand arrivera l'averse dont je distingue le front là-bas la nuit sera esquissée seulement.

Je déplace ma voix pour mieux t'entendre, je déplace mon attente pour encore t'attendre — ce pourrait être des mots inventés et c'est exactement cela, un monologue jamais lu ; à empiler les jours je vais finir par atteindre là-haut les derniers nuages blancs ; ce sera donc traverser des terres brutes vers là où je n'ai plus aucune envie d'aller maintenant que j'ai emporté ailleurs mon strict nécessaire, un peu de pain, la peau sur mes os secs comme bois, mais je me laisse emmener en comptant dès l'emblée ce qui me sépare de moi ; après chaque averse tue il venait par la haie un vent humide et bref dont je sentais certains fantômes lancés à pleine allure et qui me traversaient sans même me voir encore.

Une poignée de camées que je tiens dans ma poche et regarde à la dérobée pour me souvenir, personne n'y verra rien que moi, ce sont de ces bijoux qui n'ont de sens que pour celui qui les porte sur lui, j'en connais chaque relief, je sais pourtant que tout s'effacera avec le temps et moi ; des hommes et puis des femmes et puis des hommes et puis des femmes tombant tous dans la bataille quand d'autres arrivent en rangs serrés de plus en plus, cela ne suffit pas, la mort a les bras larges ; on serait entré de même manière dans une église puis l'océan serait passé dessus en laissant sur chaque peau quelque chose de lui, le goût des phares.

Alors défait le chemin depuis une centaine de pas et bien avant débarrassé de ses bords hauts butant contre un champ jaune de blé et d'un seul coup plus rien que le bruit d'un vent comme une soupe dans cette nappe brûlante, je ne peux pas m'y faire ; de loin c'était une route ou peut-être juste son rêve ; marcher dedans tout droit ne m'a pas fait aller plus droit dedans, du moins, pas tout le temps : une petite chose tourne toujours dont je sais bien le nom et puis aussi les causes, qu'on ne peut jamais dire

Aller aux mirabelles et ne pas entrer au verger : les batailles font de lui une friche où l'on ne distingue plus rien après la poussée longue des herbes devenues hautes comme ça et arrogantes tout autant ; ailleurs une simple branche plantée en terre est montée à point tel qu'elle passe dessus le toit, plus personne n'y voit rien, c'est un rempart de feuilles folles ; je tourne autour d'insaisissables et sent comme jamais la solitude du monde où nous sommes enfoncés.

Se dire adieu soi-même ; on gardait la chesnaie couverte de son feuillage bleu ; je suis un cueilleur à la pâle récolte

Je sais que tu es là, je n’écris que pour toi ; rase la lumière entre les nasses, les peupliers, leurs pièges gris d’araignées ; toute une vie bien rangée d’équerre et dire comme penser le contraire pour ne pas avoir crainte de soi ; une fenêtre ouverte encore et puis plus rien, le silence et le vert.

Jonchée, nos âmes ; nous nous parlons distants pour atteindre le point où nous ne parlons plus ; la meute de l’invisible contournait la vallée et jappait loin sur les sommets puis s'éloignait, nous laissant haletants ; une flamme faite de brouillards, une flamme.

Feuilles lasses jonchées alanguies tant qu'elles en perdent tout sommeil ; de pluie les runes que l'on devine dessus les murs sages ; ce sont danses de merles et de rouge-gorges dans la ville incongrus, silencieux et vifs — des formes clandestines entre les rideaux des façades, notre légende encore.

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