Oraison

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Poussée la grille grinçant de toujours il y a une grotte faite de bric de broc avec ses trois statuettes hautes dont les pierres mangées tiennent à plâtrées de béton jeté là large de pleines mains quand des plantes dont je ne sais le nom recouvrent tout lentement d'un voile gras verdâtre cependant que la pluie, le vent, le gel toujours rongent les blocs peut-être de granit pourtant friables (ce qui ne laisse pas de m'étonner) lorsque tout autour les jardins s'emplissent des silhouettes pliées les peuplant tant qu'on peut, c'est à dire avant que le ciel mercure gris ne tombe sur les têtes, les âmes, les corps, les choux, les carottes, les patates, pour les pourrir puis les figer des mois durant dans une immobile attente morte crevée parfois de l'éclaircie blanche d'une averse de neige ou d'une corneille frôlant le sol avant de repartir narquoise se poser sur la branche la plus grosse d'un arbre réduit à ses seuls bras, on dirait ça, des hommes tombés et toujours droits dans le lointain à attendre on ne sait pas trop, personne ne peut plus rien pour eux, et même pas les statuettes dedans la grotte qui sont en pleine prière, drapées de voiles blancs et bleus, les mains jointes parfaites, le regard extasié devant l'apparition qui pourrait bien être un rêve et qui est une petite chose sculptée de plâtre certainement haute comme ça...

... dont je sais l'histoire comme tout le monde ici, une bergère timide, ailleurs ce seront des bergers, les moutons espiègles voire juste idiots s'enfuyant et qu'on cherche partout pour ne pas risquer le fouet réservé à ceux qui perdent les bêtes, la lumière éclatant à la cime des arbres ou dans un recoin de roche, la dame à la robe d'un bleu immortel apparaissant, le blanc aussi pareil, la bergère à genoux, les garçons sont de même, les larmes de la dame, ce qu'elle dit en silence, ce que la fille, les fils, entendent puis rapportent dans leur famille comme un secret que personne ne va croire, l'histoire qui est un mélange d'histoires et de lieux et de bergères et de bergers, j'en sais au moins deux, des lieux où maintenant vit toute une industrie de marchands du temple, de colifichets, et celle qui est dans la grotte après la grille je ne sais même pas si c'est celle aux bergers ou l'autre à la bergère mais il y a deux statuettes courbées devant agenouillées, cela ne colle pas, pourrait être une toute autre histoire, ou alors une invention de bric et puis de broc et de béton aussi faite par celui qui a travaillé là suite à une promesse...

… tombée en même temps que moi du muret de l’autre côté de la rue, de l’autre côté de la vie, quand tentant de gravir ce qui me ressemblait à une montagne immense et n’était qu’un empilement de briques jointées haut comme ça surmonté d’un grillage lâche dont les mailles n’avaient pas résisté au poids pourtant de peu de l’enfant renversé alors en arrière de même pas un mètre pourtant mais c’était bien assez pour que sa tête la mienne heurte dur le sol encimenté aussi tout l’était alors l’est encore a tenu on disait que la charpente là-haut des maisons montées des ruines du village tenait tant de ciment au mètre cube de sable qu’une autre guerre ne les mettrait même pas à mal on ne sait pas pour l’heure ce qu’il en est elles sont debout toujours en attendant même si de guerre point la chute une fraction de seconde la grande loi de la gravitation se soldant par le diagnostic engagé peu engageant des médecins soucieux réservant leur avis définitif attendant pour parler statuer la promesse alors venant très naturelle si l’enfant tient debout une grotte viendra ...

... et de telles c'était monnaie courante en attestent les plaques posées à l'autel là-bas dans la chapelle du cimetière "Merci à ..." "Merci à ..." se multipliant presque toutes identiques un peu penchées la faute au pied derrière qui les soutient de son métal blanches de marbre et leurs lettres noires une encre gravée et identiques les autres sur les autels de l'église celui de droite celui de gauche le père la mère Joseph Marie ce dernier moins remercié moins loti moins sollicité ce serait une affaire de femme que de sauver et lui le charpentier alors peut-être moins humain c'est un vrai comble et identiques celles que l'on peut voir partout dans la moindre construction dédiée consacrée au pied de la moindre statue mais pour le tas de cailloux scellés bétonnés la réplique d'une grotte je ne sais s'il y en a d'autres au village il faudrait aller fouiner dans les jardins passer les barrières les clôtures se risquer dans les domaines personnels où l'on ne va qu'invité...  

... mais j’imagine je ne sais pourquoi qu’une fois passée la porte escaladée la clôture sur l’arrière traversé l’herbe pas toujours coupée fauchée dessous les arbres du verger derrière la maison faisant une distance d’avec le chemin ceinturant le village refait (le chemin) de neuf récemment réalimenté en gravier séché nettoyé et qui à présent redevenu piétonnier quand auparavant ne s’y risquaient plus que les engins agricoles et leurs pneus haut autant qu’un homme permet de découvrir ce qui est comme l’arrière de la scène qu’est la rue unique traversant le village on peut trouver d’autres grottes presque identiques d’autres statuettes d’autres truellées de béton gris c’est une affaire de génération une affaire de faux qui passait plus souvent dedans les rangs récolter les plus petits les plus fragiles on voit déjà au cimetière dans l’espace des angelots à gauche après la porte que la terre n’y bouge plus souvent on tombe moins on promet moins aussi plus personne maintenant pour envisager ces projets construire derrière chez soi ces sortes d’autel de pierres lourdes si je décris cela c’est que peut-être j’ai vu ailleurs le dispositif quel autre de mon pays a failli basculer qui pourrait être encore là ?

Poussée la grille grinçant il y a cette grotte faite de bric de broc qu'avalent des plantes grasses basses lentes posées au sommet alors par la main qui montait l'édifice et qui depuis descendant patiemment vers le sol s'aggripant aux infractuosités recoins lançent en tous sens les filaments de leur survie sans tenir compte ou juste des saisons qui déroulent sur la vallée leur roue sans cesse recommencée et pour la grotte on en voyait faites pareilles mais toutes de fleurs piquées dessus des planches montées en abri temporaire le long des rues quand nous allions aux processions où je ne me souviens même plus enfant ce qui m'en reste est un brouillard dans les villages voisins je ne sais plus même la période et aux stations c'était le nom de nos arrêts les fleurs pleuraient perdaient partout des monceaux de pétales qui sur la route descendant faisaient tapis nous les foulant de nos pieds impatients les vierges là-dedans recouvertes blanches avec ce geste leurs mains tendues ouvertes douces aucune rudesse aucun béton de pierres aucune peut-être bien qu'une soutane passait par là et les porteurs dessous aussi cette grande statue qu'on promenait dedans la masse au-dessus d'elle une grotte mobile en quelque sorte la piété en mouvement...

... et cette masse de pèlerins pérégrins aux petits pieds — on ne sortait jamais des limites des villages — se mélange dans la trame du temps ce que qu'il en surnage à d'autres processions plus de fleurs cette fois mais des cierges fins et longs blancs de même blancheur pâleur jaune un peu que des os allumés les uns aux mèches des autres on se passait ainsi une lumière faible vacillant dans la nuit autour des cierges venait ensuite un cache de papier bleu et blanc aussi portant sa vierge en filigrane et puis des mots les paroles courtes d'un cantique dans le froid blême les globes jaunes des mèches claires nous réchauffaient parfois soudain inadvertance ou jeu il arrivait que le papier s'enflamme éclatant alors en courtes flammèches et puis plus rien quelques lambeaux de noirs débris encore poussés en haut par la convection retombaient mollement sur les têtes les cheveux cependant que la procession s'étirait aux hameaux s'enroulait n'en finissait plus de chercher une route la conduisant invariablement dans quelque chapelle glaciale où des heures encore l'on marmonnerait en boucle — mantras — des prières communes la litanie des saints de tous les sains de toutes les saintes toutes et tous morts au final dans d'atroces souffrances contées par le détail dans le livre des livres que le prêtre à la messe embrassait...

... et dont nous étions tous censés connaître chaque page, chaque épisode, chaque détail sanglant décortiqué depuis des siècles par des ascètes avalés par le livre, ce qui n'était évidemment nullement le cas, le livre nous étant seulement à force de rabâchages tombés depuis la chaire dans des litanies de voix monocordes devenu un peu moins inconnu, un peu moins vague ou peut-être plus, tissu d'évènements lessivés dans le temps en roue du temps jusqu'à n'avoir plus de couleurs, de goûts, nos mémoires en raccrochant les morceaux dans un patchwork informe où surnageaient quelques ravaudages, la naissance du fils dans la grotte, une autre, ailleurs, qui était parfois une étable, ou la première hébergeant l'autre, une grotte où dormaient un âne et un boeuf, on mélangeait, il y avait aussi une baleine avalant Jonas, des histoires de déluge et de navire portant les tous derniers espoirs de l’humanité et s'échouant, le navire, en haut d'un mont là-bas, on ne sait plus réellement où, et puis des morts dans le livre, des morts, et puis des morts, encore des morts par grands milliers dans les pages du livre glissés tels autant de marque-pages bien loin de celui doré or fin que le prêtre passait d'un chapitre l'autre, on regardait depuis le bord dans nos aubes engoncés l’officiant l’écoutant d’une oreille distraite dérouler sa litanie cependant que nous désespérés tentions de garder notre sérieux, comme si nous n'avions pas remarqué telle ou telle grimace commise par l'un ou l'autre parmi nous ou dans l'assemblée...

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