Usine d'étés #4

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C'est donc un choc et c'est une chaleur lourde et très humide qui me tombe dessus sitôt les premiers mètres, je n'ai encore rien fait à peine marcher et je sens déjà dans ma nuque une rigole trouvant sa route, c'est juste le début, je n'imagine pas la suite, les torrents qui viendront, le barbu parle à toute vitesse, le chaud c'est pour le lait et puis l'humide aussi, tu es au chargement, regarde comment fait celui-là, tu prends ce chariot-là, et puis tu fais pareil, sur l'ardoise là-haut c'est l'heure où envoyer, je reviens tout à l'heure, et puis de barbu plus, il file comme une furie qui pourrait perdre son calot, les gars autour se marrent à voir ma tête très ébahie, j'ai tout autour de moi alignées en parade deux files de dix bidons et puis entre les files juste de quoi passer les jambes du bonhomme, et puis deux files de dix, et comme ça sur les bords dans toute la salle blanche, à droite et puis à gauche, et au milieu c'est large et c'est là qu'on roulera avec le chariot, un sorte de sulky pour donner une image sauf qu'à la place du cheval, ce sera moi et puis les autres, et juste de l'autre côté, là où est assis le jockey, je parle du sulky, on chope le bidon qu'on lève de levier, un bidon prélevé dans l'armée de bidons, des bidons bien carrés, quatre-vingt par quatre-vingt sur le mètre de haut, aux côtés deux poignées, une à gauche une à droite, c'est là qu'on vient viser et d'un seul coup il faut faire levier et lever, écrit comme ça cela semble facile, mais ce qu'il faut te dire c'est que chaque bidon est empli de son lait qu'un mec amène dedans avec un tuyau noir et large tombant tout droit du ciel — ce que j'apprendrais aussi ensuite, c'est qu'avec le lait coule de la pressure qui va faire prendre tout ça, forcément, on est dans le chaud et l'humide, le barbu l'a bien dit, ce qui fait qu'en quelques minutes, le bidon sera devenu d'un bloc de lait caillé qu'il faudra trancher pour la suite des opérations, le moulage, j'y reviendrais, le tranchage en attendant c'est le boulot du trancheur qui, avec deux sortes de grilles carrées faites de fils métalliques, une à l'horizontal, l'autre à la verticale, vient découper tout ça en petits blocs qu'il brassera ensuite avec une pelle, je ne vois que ce terme, un manche et un brasseur rectangulaire, je pourrais dessiner mais je ne suis pas ici pour cela, le barbu va s'énerver et en bout de la file, tu sais les deux fois dix, je parle des bidons, il y une ardoise blanche fixée au mur et dessus est inscrit tout ce qu'il faut savoir, l'heure de remplissage, les heures de tranchage, celles de brassage enfin, et quand tout est passé, le lait totalement caillé tranché brassé la masse blanche bien séparée du petit lait, c'est là qu'on entre en piste, nous les deux trois gamins venus ici se perdre pour l'été et qui comme moi d'un coup se retrouvent avec leur sulky à essayer de suivre la cadence, s'aligner comme il faut sur les bords du bidon, d'un coup le soulever, reculer doucement, c'est à ras bord plein et ça dégueule vite, et puis jusqu'au bout de la salle il faut pousser le lourd machin sur le carrelage mouillé, arriver vite et bien et surtout ne pas rater le début de la chaîne, deux rails métal plastique et au milieu les câbles de plastique vert qui font tout le mouvement, c'est là qu'il faut poser ce satané bidon, si tu arrives mal, le bidon se renverse, si tu arrives mal, le bidon va cogner, si tu arrives mal tu vas te prendre pleine vitesse pleine puissance le retour de la tige ferraille du sulky pile dans ton ventre que tu utilisais comme bélier pour pousser, je peux te dire, tu fais ça deux trois fois et puis tu as compris, et ta tripaille aussi, mon été maintenant vient juste de commencer, j'ai déjà mal partout, comme envie de mourir, le premier jour ici je ferais mes douze heures, je n'imaginais pas que je pourrais tenir, j'en ai toujours mal, plus de trente ans après, j'ai enquillé malgré tout serrant les dents toutes mes douze heures, le soir j'étais un mort qui marchait tout courbé, je crois que j'ai pleuré tellement l'usine m'avait ruiné, il y eu un matin, il y eu une nuit, c'était mon premier jour dans l'usine camembert.

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