Révisions pour « Crash »

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sam, 12/12/2015 - 20:44 par dbourrion
Ceci est la révision publiée.
sam, 12/22/2012 - 21:30 par dbourrion
sam, 12/22/2012 - 21:29 par dbourrion
sam, 12/22/2012 - 21:28 par dbourrion

" A l'instant précis où tous les signaux d'alerte ont commencé à converger vers ce qui allait sans doute s'avérer une avarie majeure, ce que la suite confirma, mon système a fait ce qu'il devait faire, se dupliquer immédiatement vers l'un des serveurs de secours mondiaux - en plus des backups automatiques standards et publics, mais d'assez mauvaise qualité (...), qui tournaient à intervalles réguliers pour tous, nombreux étaient ceux qui souscrivaient à divers services plus ou moins onéreux apportant des sécurités supplémentaires à ceux qui pouvaient y accéder financièrement. "

" La panne définitive de mon support-avatar se produisit immédiatement après cette sauvegarde d'urgence qui explique qu'au moins, je n'ai rien perdu de ma mémoire immédiate dans cet incident. Certes, il aurait été au pire possible de revenir à mon dernier état tel que sauvegardé par les backups de routine mais personne n'aime voir disparaître un morceau, si mince soit-il, de sa vie, d'autant qu'il serait finalement parfaitement ridicule de perdre son passé arrivé à un âge auquel il n'y a pas si longtemps, personne ne pensait qu'on pourrait décemment arriver, du moins, pas en restant dans une jeunesse telle que la mienne lorsque j'ai crashé. "

" Quoi qu'il en soit, l'enquête menée par la suite montra que ce crash se déclencha suite à un minuscule court-circuit dans l'un des micro-servomoteurs de ma structure d'accueil : depuis quelques années déjà, des filières clandestines inondaient le marché des pièces d'androïdes d'éléments de piètre qualité issus des pays ré-émergents d'Europe, Allemagne et France principalement (...), et mon support-avatar, pourtant d'un prix dont je pensais qu'il me mettait à l'abri de tels désagréments, comportait donc de telles pièces défectueuses. "

" Ce n'était pas mon jour de chance. Le court-circuit, en plus de bloquer l'un des éléments assurant ma marche, provoqua des surcharges violentes dans d'autres parties de mon réseau électrique interne qui se mit à fondre. Dans le même temps, le micro-servomoteur à l'origine du problème s'immobilisa brutalement et, à croire que j'avais offensé quelque dieu quantique, fit cela au moment où ma magnetomoto entrait à pleine vitesse dans un virage particulièrement serré. Je perdis évidemment le contrôle de l'engin en même temps que le mien et j'allais m'écraser dans les glissières en titane sans même avoir eu le temps de comprendre ce qu'il se passait. Mon système, lui, avait déjà presque terminé de me sauvegarder et alla au bout de cette opération dans sa coque de protection qui roulait sur le sol à peine égratignée alors même que le reste de mon support-avatar se désintégrait sous le choc en autant de morceaux que le ciel comptait de lucioles ce soir-là, ce qui n'est pas peu dire."

" La suite fut d'une banalité sans nom : les milliers d'éclats de moi retombèrent en une douce pluie de métal brûlant sur la chaussée, les automates arrivèrent sur place dans les minutes qui suivirent et nettoyèrent immédiatement le périmètre, l'accident ne fut bientôt plus qu'un souvenir de plus dans le grand bruit de l'univers, et un enregistrement vidéo soigneusement archivé à fins d'expertises. De mon avatar-support, il ne restait rien que l'oeuf indestructible hébergeant mon système, lequel oeuf fut aussitôt réinitialisé pour être réutilisé dans un nouvel appareil. Pour moi, j'étais à présent hébergé dans l'une des fermes de serveurs que l'on avait commencé à construire sur les pôles dans les premières décennies de ce siècle, et mes ennuis, les vrais, commençaient. "

" La possibilité de virtualiser l'humain était apparue dans les laboratoires vers 2025 et les premiers essais in vivo, si l'on peut dire, avaient été réalisés avec succès en 2040 (...). Le jour de ma mort, en 2087, la virtualisation était devenue d'une banalité affligeante, au point que ce qui faisait cesser les conversations dans les cocktails était ce moment où d'aucuns snobs annonçaient n'avoir pas encore réalisé cette opération après 75 ans, quand leurs corps natifs commençaient vraiment à ressembler à ce qu'ils étaient, d'imparfaites structures de chairs et d'os que les griffes du temps n'en finissaient plus de lacérer. Pour ma part, j'avais été virtualisé le jour de mes 60 ans et, l'opération terminée, mon être entièrement transféré sur support numérique, j'avais abandonné sans regret mon corps de naissance (ses organes encore utilisables avaient été mis sur le marché d'occasion mais c'est une autre histoire) pour rejoindre mon premier support-avatar, un modèle RJ-2 de la troisième génération qui m'allait comme un gant et que j'allais user en 2 ans pour le remplacer par un DX-45 venu d'Inde, un bijou de précision qui me ferait à son tour bon usage pendant presque une décennie. "

" En bref, j'avais testé la plupart des supports-avatars d'un marché toujours plus florissant et sans vraiment regarder à la dépense (pour tout dire, ma fortune accumulée depuis des années sur toutes les bourses du monde avait pris des proportions largement suffisantes pour me permettre de ne pas me poser certaines questions) mais en résistant toujours à la tentation d'avoir dans le même temps deux supports-avatars simultanés, comme le permettait la loi votée dès 2046 suite à certains dérapages (le cas Marax, avec ses 8 instances créant du fait de ses fonctions politiques quelques disons incidents diplomatiques, avait sans doute aucun accéléré la prise de conscience mondiale de la nécessité de légiférer sur la question) : pouvoir me trouver physiquement dans deux endroits différents paraissait avoir certains attraits indéniables, mais j'avais toujours eu une réticence à franchir ce pas, ce qui amusait beaucoup mes amis dont certains n'hésitaient pas à me dire que j'étais dans le fond le plus old school d'entre nous — sur ce point, je ne pouvais pas nier avoir quelque chose d'un peu dépassé, et j'allais d'ailleurs le regretter amèrement après mon accident. "

" L'impression était étrange. J'étais sans conteste moi puisque je savais l'être et que tous mes souvenirs, toutes mes pensées, tout était présent et jusque dans les moindres détails, plus précisément, d'ailleurs, qu'avant ma virtualisation, ce qui n'était pas l'avantage le moins négligeable de l'opération qui, extrayant de la masse cérébrale l'intégralité de ce qui s'y trouvait même apparemment oublié, rendait au virtualisé la totalité de sa perception du monde et de sa vie passée. J'étais donc moi mais puisque je n'avais plus de corps, je n'étais rien ou plutôt, je sentais tout autour de moi une sorte de halo qui était comme la trace lentement s'effaçant de mon organisme à présent détruit, sensation par ailleurs permanente puisque je ne dormais plus — si les bonnes manières et les nécessités techniques de maintenance faisaient qu'il était de bon ton de se mettre en mode suspend quand la nuit tombait dans le monde "réel", je n'avais aucune raison de perdre ainsi mon temps à présent que toute ma personne était concentrée dans quelques giga-octets de données et de système noyés dans les péta-octets qu'avec mes voisins, aux revenus trop modestes pour se payer un support-avatar et attendant sous la glace un hypothétique changement de leur situation financière pour en sortir, nous représentions, notre seule manifestation physique, ou presque, se réduisant à des leds clignotant en permanence sur les façades des racks de centaines de milliers de machines entassées à perte de vue (manière de dire, il n'y avait dans ces fermes que des robots {...} pour prendre en charge tout ça, et nous encore, dedans). "

" Je ne saurai jamais précisément où se situait la ferme de serveurs dans laquelle j'avais été mis à l'abri et à vrai dire, cela m'importait peu. De manière certaine, elle était enterrée quelque part sous les épaisses banquises qui avaient depuis longtemps avancé jusqu'à des latitudes invraisemblables puisqu'après un début de siècle où l'humanité s'était mollement alarmée d'un réchauffement climatique dont dans les faits, tout le monde se fichait comme d'une guigne, réchauffement qui s'était manifesté par une fonte inquiétante des pôles, le dérèglement induit par les activités humaines toujours plus frénétiques avait conduit, sans que personne encore ne comprenne pourquoi malgré les milliers de chercheurs attachés à la compréhension du phénomène, à une sorte d'hiver soudain qui n'en finissait plus et ne baissait la garde que brièvement, quelques semaines par an et encore, seulement dans les terres les plus proches de l'équateur. Pour le reste de la planète, le temps était au glacial. Évidemment, il n'y avait en conséquence plus vraiment de raisons de continuer à déployer vers les pôles les infrastructures de plus en plus gigantesques et nécessaires concentrant l'informatique mondiale mais les habitudes étant à présent prises, on persistait à truffer la glace de ces structures heureusement invisibles, enfouies qu'elles étaient dans le grand blanc où donc, puisque dedans, j'étais aussi. "

" En principe, je ne devais rester sans support-avatar que quelques heures, un ou deux jours au plus : mon abonnement de virtualisation (fort coûteux) intégrait évidemment, en plus de l'opération de décorporalisation initiale, et en cas d'incident du type de celui qui, justement, avait provoqué mon crash, je cite, la mise à disposition immédiate d'un nouveau support dans la série et le modèle immédiatement supérieur à celui défaillant, avec redéploiement de la totalité de (moi), dans l'état de sauvegarde de (mon choix), vers la machine destinée à m'accueillir et à me rendre au monde physique. Par ailleurs, les assurances auxquelles je souscrivais devaient également couvrir tout aléa possible dans ce qui était devenu pourtant de nos jours une simple opération de routine, rien de plus compliqué que de changer de chemise dans l'ancien temps, celui des corps périssables, époque que j'avais suffisamment connue, avec la déchéance que c'était de se voir trahi par soi-même, pour ne pas la regretter une seconde. "

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