Révisions pour « Tombeau »

Onglets principaux

RévisionActions
dim, 09/25/2016 - 17:20 par dbourrion
Ceci est la révision publiée.
sam, 12/12/2015 - 20:41 par dbourrion
jeu, 04/10/2014 - 21:53 par dbourrion
jeu, 04/10/2014 - 21:20 par dbourrion
jeu, 04/10/2014 - 21:13 par dbourrion
jeu, 04/10/2014 - 21:06 par dbourrion
jeu, 04/10/2014 - 21:01 par dbourrion
jeu, 04/10/2014 - 20:57 par dbourrion
jeu, 04/10/2014 - 20:54 par dbourrion

Ceux qui comprennent de qui l'on parle ici sont peu, ils viennent des mêmes lieux, ils connaissent la route et les virages et les graviers et la descente ensuite légèrement folle vers le bas du hameau où trône une belle maison que personne n'habite et juste avant une belle maison qui elle héberge une famille mais ce n'était pas la famille qui y vivait la première fois qu'on y est entré impressionné par les meubles lustrés tellement qu'on aurait cru des miroirs. Je ne sais pas si tu as jamais passé ce seuil, celui de la très belle maison, la première, celle qui vit toujours dans son autre famille, pas celle qui est une maison morte dont le propriétaire, vieux maintenant comme ce n'est pas permis, construit des maisons qu'il n'habite pas mais personne ne comprend pourquoi et moi pas plus mais c'est normal, ce n'est pas mon affaire, c'est de toi que je veux parler, pas du vieux grincheux et de ses voitures tant grosses et grasses que sa tête derrière le volant dépasse à peine et fait de lui le vrai symbole du ridicule de la richesse qui n'a nul sens. Des deux maisons, donc, pour revenir à mon histoire, tu n'as certainement jamais franchi la porte, pas plus d'ailleurs que la mienne, je crois bien à présent que j'y pense, mais je n'ai là nulle certitude, la réponse est cachée quelque part dans le temps et je préfère ne pas aller chercher, je pourrais découvrir que moi non plus, je n'ai pas ouvert ma maison, et ça rajouterait à ma petite tristesse une autre couche, on s'en passera, c'est toujours ça, c'est lâche vrai, mais c'est comme ça, de mon côté, nous les vivants, nous sommes comme ça, en attendant.

Le vrai point de départ a sans doute été là-haut dans la bâtisse longue et basse, un vrai pâté avec sa cour de bitume comme il se doit, toute école a sa cour et la cour demeure même si maintenant l'école n'en est plus une, qui a été fermée d'abord à la faveur d'un regroupement avec ses voisines, est restée vide longtemps telle que, ses petites chaises alignées, ses armoires fermées sur toutes leurs merveilles, on les voyait endormies depuis dehors en se perchant de quelques orteils sur le minuscule appui que fait le bas bout du mur quand il se raccroche au restant de façade, je peux parler au présent, je pense que ça n'a pas changé alors qu'ensuite, dedans, le vide est arrivé et puis quelques travaux et puis voilà, l'école était devenue une salle communale propre nette carrelée dans laquelle ceux et celles qui avaient ici appris leurs premiers mots penchés sur de minuscules pupitres vident maintenant leurs derniers verres tout en chantant et avalant le long de tablées gigantesques des repas gargantuesques, je me demande toujours qui se souvient qu'ici avant nous étions des enfants et eux aussi, il n'y a plus de tableau et ça ne sent plus l'encre et la maitresse n'entrera pas qui est morte vive en cognant dans un arbre avec une voiture devenue folle, ce devait être pile après que nous ayons été voisins ou tout du moins dans la même classe, et toi, et moi, pendant la communale, c'est un souvenir vague, tu étais dans le rang derrière, tu ne parlais pas, je crois bien que tu es le tout premier taiseux que j'ai croisé et moi qui suit bavard dedans mes mots, cela vraiment, ça m'épatait.

Retouver quelque chose dans ce fatras n'est pas rien, c'est une tâche presque impossible mais qu'il faut faire parce que c'est sans doute seulement à ça que servent les mots et ceux qui les écrivent, parler des morts, les faire vivre encore, et tous les morts, et ceux dont personne ne parle plus encore plus que les autres afin qu'au moins quelque part quelqu'un se souvienne d'eux, laisse à leur place, essaye, la trace que peut-être ils n'ont pas laissée. Je fais ce que je peux. Je gratte cette terre noire, j'exhume des souvenirs, ce sont des petits tas de sable que l'eau des ruisseaux mangera mais j'essaie tout de même, cela en vaut la peine et cela au passage fait ressortir d'autres souvenirs, des visages des figures comme celui de cette vieille dame dont je viens d'apprendre qu'elle n'était plus et qui disait de moi que j'étais un enfant du soleil comme tous ceux né ce mois où je suis né, ce mois des premiers pas des premières fleurs, et si je parle de ça, c'est que je me suis souvenu, comme tu passais, que tu étais aussi un fils du soleil — je ne sais pas ce que tu aurais pensé de cette phrase, nous n'avons pas parlé ensemble depuis les bancs de l'école et sans doute que nous aurions parlé d'autres choses si nous avions parlé, si nous nous étions recroisés, ce qui n'est jamais arrivé, comme si dans un minuscule lieu quand même, des mondes différents s'étaient monté l'un à côté de l'autre où nous vivions chacun voisin de l'autre sans plus le voir, mondes parallèles et tant distants que depuis l'un on ne voyait plus l'autre, mais plus du tout.

Je ne retrouve quasi aucune trace de toi après la Communale en fouillant le grand brouet qu'est ma mémoire trop liquide et dans laquelle je cherche armé d'une ridicule fourchette de mots de quoi revenir vers le passé, m'en souvenir. Tu es pourtant forcément là, au collège minuscule : les choses sont faites ainsi que nos vies sont tuyaux dans lesquelles on nous engouffre et là, le tuyau de l'école, on ne s'en sort pas comme cela avant d'avoir seize ans, on ne prend pas facilement la fuite malgré les allées buissonnières toutes proches dont on devinait le débouché derrière les bâtiments avec leur peau grise pelant pareille à celle imaginée de vieux éléphants qui nous auraient avalés chaque matin, recrachés le soir à peine changés, lestés seulement de mots, de ceux dont on se servirait plus tard et maintenant encore, ce sont toujours les mêmes, ils ne s'usent pas, font bon emploi, me servent à donc parler de toi que je ne distingue pas dans le paysage de ce passé maintenant délavé, troué, bouffé aux mites dans les coins. Tu es forcément là, mais je ne te reconnais pas dans la masse indistincte que font les silhouettes à l'arrière-plan de mon petit monde et c'est cela que tu es donc, un arrière-plan dans ce qu'est à ce moment ma vie comme je suis sans doute un morceau de l'arrière-plan de la tienne. Je ne peux plus te poser la question, tu ne pourras pas me répondre mais je me demande quand même, si les places étaient inversées, si tu saurais me dire où je suis dans le décor qui est le tien alors.

C'est étonnant tout de même ce vide, cette marque en creux pareille à celle que l'on laisse dans la terre molle en enlevant son pouce, c'est étonnant et maintenant pour moi la marque en creux c'est toi et je sais bien que rien n'y changera rien, il est trop tard, notre dernière parole échangée date de trop d'années et le mur de la mort est maintenant monté entre toi et le reste des vivants, cela empêche pas mal de choses quoi que l'on dise, quoi que racontât le curé que d'ailleurs, je crois, tu n'as jamais entendu quand moi, si — j'ai été enfant de choeur quand il me semble que tu n'en étais pas, tu avais bien mieux à faire sans doute, je ne te jette pas la pierre, on ne peut pas dire mieux juste là et là maintenant, je cherche des images où tu serais, il n'y en a pas ou presque, c'est bien cette sorte de vide qui reste, celle du doigt dans la glaise, et ce n'est pas ces vagues impressions, que tu étais à passer ton permis de conduire que tu n'as jamais eu, en même temps que moi, que tu étais donc logiquement, dans le même temps dans la même salle obscure que moi avec au mur projetées ces diapositives un peu griffées, qui pourront faire office de souvenirs, ou alors à peine, histoire de ne pas abandonner encore ce qui se passe là, une manière d'hommage, je crois que tu comprends même si en vérité tu ne comprends vraiment plus rien, les morts ne comprennent rien, la mort les occupe largement, c'est un vêtement trop ample.

A dire la vérité qui pourrait s'avérer évidemment un beau mensonge, ceux qui écrivent mentent presque tout le temps, à chaque ligne peut-être ils mentent mais souvent en bonne foi, on leur laissera ça, tu n'as plus de traits, le temps avec sa grande main qui prend du sable sur la plage et en frotte nos figures doucement jusqu'à ce qu'elles s'effacent a déjà fait son travail sur les rares petits paquets d'images que j'avais en tête et où tu te trouvais, je ne vois plus en-dedans qu'une barbe de quelques jours, un ventre qui avait poussé, j'avais été surpris, nous nous étions croisés sur la place du village juste sous l'école, je n'avais pas compris tout de suite qui s'avançait, une rapide poignée de main m'avait laissé le temps de reconnaître l'enfant qui ne parlait jamais et ce jour-là n'avait pas dit trois mots, moi pas tellement plus puisque les deux adultes que nous étions n'étaient plus les enfants de la Communale, la poignée de main avait été comme si nous essayions de serrer celles de spectres, nous avions mis fin rapidement au silence en repartant chacun de notre côté, je n'avais pas pensé à ça et puis à toi depuis, nos vies sont des dunes sans fin et sans nulle cesse et toi qui dans l'éternité est maintenant totalement immobile tu es un navire échoué que plus personne ne voit, un vrai vaisseau fantôme, je n'ai que ça à dire en ce soir qui arrive et que tu ne peux pas voir.

Ensuite il y a l'école dans l'autre village avec sa cour coincée entre l'église et les murs hauts surplombant la route puis son marronnier tant gros dont l'ombre suffisait à recouvrir la quasi totalité de l'espace où nous étions à jouer, du moins, c'est l'image que j'en ai maintenant à patauger jusqu'aux genoux dans ce flou gris du temps, son marronnier d'où, cet hiver où il avait fait si froid, des étournaux tombaient gelés que nous ramassions pour les réchauffer réanimer ressuciter dans la salle aux plafonds hors regards qui nous accueillait, où nous apprenions, écoutions, n'écoutions pas, cette école où j'ai souvenir d'avoir croisé quelqu'un né le même jour le même mois la même année exactement que moi, ce qui m'avait étonné terriblement et m'étonne encore maintenant alors que quoi, il n'y a pas de quoi, cette école où l'un des camarades qu'ensuite je retrouvais dans une classe au collège avait neuf frères et soeurs, chose impensable mais ne faisant que poursuivre une tradition que les générations d'avant avaient pourtant en habitude, on faisait grande famille, nombre d'enfants, chair à canon, les deux guerres à peine terminées avaient donné le pli, il fallait ce qu'il fallait quand ça démarrait et après tout, on ne voyait pas trop pourquoi le décompte s'arrêterait alors peut-être que ces dix-là étaient un semblant de réponse, je ne sais pas, ce n'est pas mon sujet, mon sujet dans ces lignes c'est toi, toi dont je ne distingue pas la chevelure toujours ébouriffée parmi les têtes penchées sur les pupitres toutes occupées à faire des lignes des exercices à compter sur les doigts que sont-ils tous devenus je sais pour certains rien pour la plupart pour toi je sais parfaitement nous sommes juste là pour ça, un souvenir.

Je me souviens du dernier jour du collège, de la dernière fois que j'en ai franchi les grilles, du sentiment que ça donnait de tomber dans un vide qui était un futur et dont on voyait bien, au moment de sauter, qu'il n'y avait nul fond sinon la fin des temps, la nôtre en tous les cas, on verrait bien pour celle des temps, ça ne nous tenait pas vraiment lieu d'inquiétude alors que nous, forcément, si : les autobus garés le long du trottoir vide l'étaient tout autant et nous dedans tant rares assis nous regardions depuis le fond du bus les places du fond celles des caïds enfin disparus et dont nous occupions conquérants sans risques les sièges froids la longue enfilade de dossiers et là-bas le chauffeur qui tout ce temps n'avait été qu'un dos, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il avait de visage, je n'ai souvenir d'aucun visage ce jour-là et du tien encore moins, je suis presque certain que tu ne venais plus depuis un moment t'ennuyer dans les salles de classe où sans doute tu as toujours eu l'impression que tu n'y avais rien à faire, je me demande comment tu as occupé cet été-là, celui avant le lycée qui probablement n'était pour toi qu'un été de plus puisque de lycée il n'y aurait pas, en tous les cas, pas dans celui où je suis passé et pas non plus, je le sais, dans l'autre où allèrent presque tous ceux, celles, qui avaient été de mes classes, ce qui fait que le lycée cette rentrée-là s'avéra un nouveau monde à découvrir mais dont tu n'as jamais eu la moindre idée, pas de ce que j'ai pu t'en raconter puisque c'est là, à ce moment-là, que la grande barrière a commencé à monter entre toi et puis moi et que chacun de son côté, nous avons cessé de distinguer l'autre devenu soudain seulement une impression une vague silhouette et puis un vague souvenir et puis plus rien, même pas un visage sur les photos de fin d'année qu'on retrouve parfois au fond des tiroirs et qu'on ne regarde pas, il y a bien trop de temps tartiné là-dessus.

Licence Creative Commons