Révisions pour « Fossile »

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sam, 12/12/2015 - 20:41 par dbourrion
Ceci est la révision publiée.
sam, 12/12/2015 - 16:40 par dbourrion
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ven, 06/20/2014 - 18:11 par dbourrion
ven, 06/20/2014 - 18:08 par dbourrion

On ne saura jamais à quoi pense l'enfant dans son uniforme blanc aux chaussettes impeccablement remontées lui venant presque aux genoux, on ne saura pas ce qui se passe sous la mèche étrangement blonde coiffée parfaitement parce qu'un peigne est venu au dernier instant juste avant le déclic domestiquer quelque mèche qui aurait pu nuire à l'image tellement lisse qu'elle ne peut qu'être construite et posée, rien n'est là au hasard, le hasard vient ensuite, dans les années qui tombent entre soi et puis soi, on ne sait donc pas à quoi pense l'enfant et il ne doit rien en rester, tout est flou à cet âge et après c'est pareil tout est masse dans laquelle on défonce une route à grands coups de machettes, à larges phrases et puis mots mais avant, à cet âge, l'âge de rien, il n'y a rien, vraiment rien, notre langue n'est pas là ou encore pas rodée et même moins et l'enfant ne sait donc que lambeaux d'une langue qui boite et n'est même pas une langue et ce n'est même pas celle de celui qui vous parle et voilà déjà là une faille entre nous, lui debout dans son blanc sans paroles et puis moi là maintenant écrivant dans le noir, il regarde droit devant vers l'objectif et c'est dans l'oeil du temps qu'il regarde, il essaie de comprendre, pressent peut-être même que c'est lui qui bien plus tard reviendra lui parler mais cela il ne le peut savoir, c'est tellement insensé de parler et d'écrire, tellement inutile, cela ne vaut guère plus que le vol des oiseaux, on devine hirondelles, qui autour vont des toits jusqu'à l'église et de l'église jusqu'aux toits, l'enfant blanc ne voit rien, il regarde l'oeil du temps et se tient emprunté tellement droit qu'il est à la parade, c'est un petit soldat, c'est ce que je ne suis pas et pourtant suis toujours, un soldat face au temps.

On ne sait pas non plus qui a pris le cliché, qui derrière l'objectif se penche pour être à bonne hauteur ou presque bien qu'à examiner la chose, l'escalier permet d'être juste en face du modèle pour peu qu'on descende quelques marches, ne creusons pas plus loin, cela n'importe pas quand donc quelqu'un annonce à cet enfant qu'un petit oiseau va sortir et que l'enfant patiente et que bien sûr rien ne jaillit qu'un infime cliquetis, le doux bruit d'une mécanique parfaite qui pourrait bien causer les sourcils légèrement froncés, cette sorte de surprise qu'on peut lire dans le noir des yeux si l'on y prête attention : les photographes ne courent pas les rues alors, leurs machines sont encore de ces boîtiers assez imposants  et suffisamment coûteux pour qu'on les emballe dans des étuis de cuir marron ou noir bringuebalant au cou des oncles et des touristes et bien souvent ce sont les mêmes, il se peut même et c'est certainement le cas que ce soit la première occasion pour le bambin qu'on est de voir ça, cet oeil de verre sur soi posé et puis derrière le visage caché de son oncle, je pense à l'un d'eux juste là, ce pourrait être lui et si alors, il a posé ses lunettes sur son front pour saisir l'instant, être plus au près de son viseur, ce qui fait que l'enfant, que moi, j'ai devant moi penché et s'agitant un homme avec trois yeux de verre blanc faisant de plus d'étranges bruits, on serait surpris à bien moins, je dois donc l'être beaucoup, ce ne sera pas la dernière des surprises que me réserve le monde mais là, celle-là, a été figée pour toujours, on remercie le photographe mais si c'est l'oncle, si l'hypothèse est vérifiée, c'est bien trop tard, il est mort de longtemps.

Il ne sait pas encore, le petit soldat avec son garde-à-vous de pacotille sur la photo en noir et blanc et gris, qu'il sera grand et vrai soldat une poignée d'années après ce bref instant figé, on peut parler d'une poignée à l'échelle de l'infini mais peut-être que parler de vrai soldat est très exagéré, disons qu'il passera une belle entame d'année sous les drapeaux à faire ce qu'on y faisait là c'est à dire rien, c'est à dire attendre que fondent les jours et les semaines et puis les mois, c'est à dire éprouver dedans sa chair ce qu'est que de devenir un silencieux parfait rouage d'une machine humaine faite pour hacher la viande d'homme, seulement ça et puis rien d'autre, il ne sait pas cela le tout petit soldat fier comme c'est pas permis qui n'imagine pas non plus qu'il reviendra et bien longtemps après traîner dans la caserne où il s'agissait de jouer aux vrais soldats et que là, bien éloigné tout à la fois de l'enfant aux yeux noirs et du soldat juste pour rire des drapeaux, il retrouvera tout exactement pareil, le moindre arbre au même endroit, le même mur à décrépir doucement, la même cour à n'attendre plus rien et aucune parade et qu'il tournera quelques minutes, un peu sonné, empli d'un vertige délicat, à se demander si en fait le temps a avancé, il ne sait pas cela le tout petit bonhomme avec ses cheveux peignés parfaits et son col qui rebique, c'est peut-être le vent mais non, la mèche n'y tiendrait pas, on doit être en été puisque le short monté un peu trop haut atteste de la saison, sur les terres d'où je viens personne ne sort habillé de telle manière en plein hiver, il n'irait pas bien loin, et un enfant encore moins et je suis toujours là alors je suis une preuve, et c'est donc l'été, au plus un printemps finissant.

Tout cela ne nous avance guère et le petit bonhomme se demande bien quand cela terminera, quand il pourra tomber la pose et redonner ses doigts à un adulte et puis partir en sautillant pas très longtemps si c'est à l'église qu'on se rend, un plus quand même si l'on s'en va après la messe vers la maison qui est toute proche quand à l'échelle du bambin c'est presque le bout du monde puisque derrière il n'y a rien ou tellement qu'il ne peut même l'imaginer, il verra bien, et bien plus tard, ce qui compte là, c'est combien de temps il faudra attendre l'oiseau qui ne vient pas, c'est un mystère, il ne voit pas que c'est mensonge ou quasiment, il apprendra. En m'y penchant, examinant ses mains, la droite surtout qui ressemble tant, en des proportions différentes, à une dont j'ai l'exact souvenir sur un drap blanc et qui semble resurgir là presque comme si elle avait été rajoutée par quelque logiciel de retouche facétieux quand on sait plus simplement que c'est le temps qui fait sa boucle, je vois quelque chose frémir d'une filiation se glissant dans l'image et prenant telle forme si simple que j'en reste pantois et comme troublé me demandant aussi, dans l'immédiat, ce qu'il en était donc des mains des autres, de celles d'avant dans la lignée du tout petit bonhomme, et de ce que je pourrais voir si j'alignais, à supposer que je les trouve, les portraits et photos du père et du grand-père et de l'arrière-grand-père et de leurs mains, juste pour voir. Je n'en fais rien. Je n'ai pas ces images, je n'ai pas envie de les voir, le petit homme sait pourquoi, il ne dit rien mais ses yeux parlent qui fixent droit l'infini et si petit qu'il soit le jour de cette photo, si à peine né sur ses deux jambes un peu cagneuses, je devine qu'il sait et qu'il a tout compris mais qu'il oubliera vite, c'est tellement mieux, c'est plus facile, je le comprends pour tout vous dire mais depuis là je cherche à quoi il pense, cela aiderait quand même à tout comprendre, quand on y pense.

Si après la séance c'est dans la vieille maison qu'on va, je sais comment elle est, elle n'a presque pas changé si ce n'est sur son devant cet espace qui organise le battement avec le reste du monde, son souffle rauque, et qui a été modifié un peu, disons aménagé de manière plus moderne, depuis le temps où le tout petit homme allait partout de blanc vêtu (rien n'est moins sûr mais on peut bien l'imaginer, tout ceci n'est qu'histoires, je raconte comme je veux et tout ce que je veux). On y monte quelques marches qui devaient paraître immenses au bambin avec ses jambes à peine dégrossies jusqu'au jour où il parvint enfin à sauter de leur haut en bas, je m'en souviens très bien, il n'y en a que trois ou quatre, c'était un immense bond, je ne suis pas tombé et je garde encore intacte cette incroyable joie-là. Une fois le couloir pris, on entre dans la grande pièce, il y de très vieux meubles, ou des meubles récents qui ont l'air de vieux meubles, font comme s'ils en étaient, et ne sont que copies. Un vieillard est assis, il attend on ne voit quoi, sans doute la soupe à venir qui arrivera le soir, une soupe d'oignons rôtis avec un peu de beurre jaune, puis on allonge d'eau tiède, il ne mange que cela chaque soir que Dieu fait, il dit que c'est secret, qu'il ménage sa monture, cela ne marchera pas parce que si je compte bien, quand le cliché est pris, pour ce qui est du vieux, il ne lui reste même plus à vivre les cinq doigts de la main qu'on voit sur l'image et qui est la mienne et la sienne et celles de ses fils mais pas seulement, cela fait beaucoup d'hommes pour une si petite main et même pas cinq années pour lui, le vieux avec sa soupe et le verre rouge qui terminera dedans l'assiette, il paraît que c'était coutume courante, je ne l'ai jamais vue que là, et j'étais trop petit pour bien m'en souvenir, pourtant je m'en rappelle vraiment, tout ça est très étrange, ne nous arrêtons pas.

Le cadre n'est pas très large qui n'a pas été repris, la photo a exactement cette forme, c'est bien le petit homme qu'on visait, qu'on essayait de figer sur la crête du temps, on dirait bien que c'est réussi du moins pour lui, celui de ce passé parce que pour l'autre qu'il est devenu les choses ne s'arrangent pas, elles ne s'arrangent pour personne, c'est toujours ça qui nous consolera et puis en attendant il faut aller, revenir à ce mystère de quelques centimères carrés, se dire qu'on ne voit pas grand chose de l'arrière-plan, la rampe déjà évoquée, les murs dont on ne devine pas bien ici à quel point ils montent haut, ce sont ceux du clocher et si l'on reculait, si l'on pouvait prendre par l'épaule celui qui là mitraille avec ce que ça voulait dire alors, déclencher, faire ce mouvement rotatif du pouce pour avancer la pellicule, faire le point en manipulant les bagues de l'objectif, déclencher à nouveau, refaire tout ça jusqu'à atteindre le bout du plastique mou, et arrêter, on a les 24 poses, on s'arrête là pour les photos mais nous nous voulons le faire en arrière marcher, prendre tout le champ qu'il veut, arriver à cette route qui est en bas et reculer encore jusqu'à heurter du dos la grange qui ferme l'horizon, si l'on pouvait de là on verrait bien que la silhouette blanche maintenant depuis l'autre côté ne se distingue même pas, est juste une sorte de monticule, un vague amas de neige qu'écrasent les verticales et puis plus haut des lames de bois noir qui renvoient vers le sol les cris des cloches derrière et puis plus haut un toit pointu et puis enfin une girouette et puis son coq, après il n'y a rien qu'un ciel tout bleu, c'est tellement rare tout ce bleu, l'enfant quand il regarde en tombe presque sur les fesses, cela n'a pas changé.

Que l'on ne s'y trompe pas, que l'image ne mente pas dans ce qu'elle ne montre pas, l'enfant n'est pas tout seul, il y a auprès de lui au moins le photographe et puis sa mère sans doute et puis son père aussi, on peut l'imaginer, c'est dimanche ce jour-là, on dira que c'est ça, c'est le jour des familles et le jour de la messe et donc avec nous, le regardant poser, il y ce petit cercle très proche et d'autres personnes peut-être que l'on ne saura pas, on pourrait rechercher, on verra bien si on, il y a peut-être aussi la masse qui va entrer dedans l'église ensuite ou qui est déjà installée si le cliché a été pris à la dernière minute mais je n'en crois rien, il me semble inconcevable qu'on ait pris le risque d'être en retard aux prières pour une photographie impie et donc certainement hors cadre il y a aussi quelques badauds qui traînent après la dernière bénédiction et puis discutent et tous ces gens se sont gardés d'être sur le cliché, même pas une silhouette coupée dedans un coin, même pas un dos, cela donne cette solitude mais elle est fausse parce qu'il y a tous ces gens et puis aussi mais qui viendront ensuite et lui le petit homme blanc ne le sait pas, il y a tous les morts, ceux qui déjà le sont, ceux qui viendront et puis encore, en une sorte de foule qui surgira bien plus tard pour elle, avec les premières pages, les premiers livres, il y a l'armée des écrivains, cette étrange faune, ces fantômes qui sont spectres même vivants, même bien vivants, dévorés qu'ils sont par les mots, obnubilés de ça et qui alors, avec les premières lectures, sortiront droit debouts de leurs livres et sont toujours là et même maintenant à être insaisissables et à raconter leurs histoires, ces histoires auxquelles le bonhomme ne croira pas ou parfois un tout petit peu, suffisamment au moins pour que ceux-là lui rendent la vie juste supportable, envisageable, assez au moins pour qu'il essaie et cela suffira et je peux l'assurer ils sont juste là auprès de moi et je n'invente rien, le petit homme acquiesce et puis sourit de sa moitié, savoir cela le rassure légèrement, c'est toujours une peur de moins.

C'est l'âge de la période sans mémoire, c'est l'âge qui est avant ce moment où remontent nos plus vieux souvenirs et qui est une limite que l'on ne parvient pas à franchir, cette limite qui fait mur, me fait penser à l'autre dans l'Univers qu'essaient de franchir des hommes et des femmes que je vois manier des concepts et des chiffres échappant totalement au commun des mortels dont je suis, c'est ce que disent les livres, que nos souvenirs ne peuvent pas remonter avant mais je n'y crois pas, je crois qu'elles sont bien là, les images d'alors, d'avant le mur de l'oubli, je crois qu'elles sont simplement dans leur gangue, dans cet ambre que fait le temps qui a coulé et fondu puis cristallisé en devenant transparent et puis trouble à la fois, on se penche on devine, on ne voit rien dans le fond, on ne peut y toucher, cela casse si l'on touche si l'on gratte, on essaie ce qu'on peut, on construit grâce aux ombres quelques sortes d'hypothèses, c'était là, c'était lui, tout demeure imprécis, rien ne va, rien ne tient, c'est frustrant mais l'on sait que l'on garde dans sa main, dans sa tête, bien intacts, des éclats de ce temps que protège le temps, il vaut mieux pour l'instant ne rien faire, regarder, faire son deuil car par là il n'y a rien.

On est son propre spectre, c'est une guerre de tranchées, chacun de son côté posé enterré vif attentif à attendre que l'autre bouge mais rien ne bouge que les jours qui passent et là, dans cette histoire, ajoutée, cette particulière manière du combat qui fait que les combattants, les fosses où l'on patiente, ne sont pas immobiles mais s'éloignent les uns des autres, nous éloignent de nous en fait, nous éloignent de celui qu'on a été quand lui ne remue pas d'un pouce, campe sur ses positions, il fait de ça sa stratégie, sait tout à fait qu'il gagnera, ce n'est qu'une affaire de temps, il est déjà vainqueur puisque posé tel une borne qui n'en démordra pas, a réussi de fait à sortir du long flux mort, de l'histoire, est devenu un radeau, pourra maintenant supporter n'importe quel conte, le mien, un autre, peu importe, capable qu'il est devenu de rejoindre ces alignements d'images qu'on parcourt dans des maisons louées, dans leurs bibliothèques, sur leurs consoles sages le long des murs où d'autres, mais peut-être soi, on ne sait pas, nous regardent, nous sourient, servent de supports à ce qu'on invente, rêve, aime — ces visages qui pourraient nous faire perdre la tête, qui reviennent nous hanter quand on les a juste effleurés une minute en marchant entre des murs inconnus dans le silence de l'été, après tout, ce pourrait être nos vies, il suffirait de tellement peu.

De ce côté-ci du temps, les choses changent maintenant vite et tellement qu'à la simple manière de se tenir, à ce qu'on porte sur les images de vêtements, de cheveux, de tissus, il est facile pour celui qui regarde de repérer la décennie dont date le cliché qu'on examinerait. Là pourtant, dans le cas nous occupant, on pourrait être presque n'importe quand, du moins s'entend, évidemment, après l'invention de la photographie. Hors cela, et considérant que ladite invention peut être datée des années trente ou quarante du siècle qui a précédé celui d'avant maintenant, je suis frappé de voir que rien n'ancre vraiment cet évènement, le jour où le petit homme est entré dans une sorte d'éternité sans le vouloir, sans même le savoir, dans une tranche du siècle. Sa vêture, son apparence, ce rien qui est dans les visages, les traits, l'apparence, et les raccroche dans les siècles, ne disent en fait pas grand chose et si je ne savais pas à quelques mois près quand nous sommes réellement au jour de cette image, je pourrais tout autant prétendre que nous nous trouvons dans les heures de la génération d'avant celle du bonhomme et qu'au final là debout, c'est son père que l'on voit ou peut-être, si l'on veut, son grand-père, et ainsi, en arrière remonter. On dirait bien en fait qu'il s'est passé une chose entre là et maintenant dans la marche du monde et que le temps est devenu en quelque sorte repérable, saisissable, comme si on l'avait affublé de marques qui ne trompent pas, comme si soudain les strates qu'il faisait très discrètement, ces anneaux cachés dans les arbres, étaient devenues visibles, et complètement, dans une impudeur terrible, une frayeur pour vous dire, une chose dont on ne trouve pas les contours en essayant d'en parler et dont on ignorait tout à ce moment, à l'instant bref où d'un appui du doigt quelqu'un a cloué sur le mur cet enfançon depuis suspendu dans ses limbes.

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