Révisions pour « Un rêve, et Natalie Portman »

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dim, 09/25/2016 - 10:15 par dbourrion
Ceci est la révision publiée.
sam, 12/12/2015 - 20:40 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:43 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:41 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:39 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:34 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:33 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:29 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:26 par dbourrion
dim, 02/01/2015 - 10:24 par dbourrion

De manière certaine, notre rencontre n'a pas eu lieu quelque part sur le sol des États-Unis, il m'en resterait le souvenir, de la rencontre évidemment mais également, du lieu : les endroits où l'on ne va que rarement ne s'oublient pas si vite, ils restent en nous posés tels des pierres lourdes, et ce genre de rencontre non plus ne s'oublie pas comme ça et donc, si nous nous étions croisés dans quelque avenue de New York City ou Chicago ou de la Nouvelle Orléans, j'ai la certitude que ce moment serait resté intact dans ma mémoire mais là il n'y a rien et ce n'est ainsi pas là non plus que la rencontre a pu avoir lieu, pas plus qu'en une de ces rues parisiennes où il me semble qu'elle vit maintenant, du moins, si les actrices vivent quelque part — j'ai l'image d'une vie nulle part et partout à la fois, ce serait comme des limbes, on passerait son temps d'un pays l'autre, d'un avion l'autre avec toujours un peu ses bagages avec soi, cette vie doit être épuisante et terrible pourtant je l'imagine assise lisant dans quelque salon, elle lève la tête parfois, dehors c'est un paysage qui lui ressemble, juste un peu flou et beau, je crois qu'il pleut très lentement, elle a plié ses jambes sous elle et marque sa page du doigt, le livre n'a pas de titre, je ne sais ce que peut lire cette femme qu'est Natalie Portman quand elle est là où personne ne la voit, et seule, enfin, toute seule.

Nous n'avons pas non plus pris tous les deux un verre ensemble comme ça, simplement assis au bord d'une plage où des rouleaux tranquilles viendraient s'effondrer sans faire plus de bruit que nécessaire pour ne pas troubler le silence se posant de temps à autre dans la conversation et qui ne gênerait personne, c'est à cela qu'on sait quand les gens s'aiment bien, au silence qu'ils laissent venir et là il serait là, un silence plein de riens qui font les liens, une amitié, juste cela qui arrive peu ou bien qu'on ne voit pas, on se sait pas toujours où il faudrait regarder pour distinguer ce qui crève les yeux, non, nous n'avons jamais pris un verre les pieds dans un sable tiède de fin de journée chaude pendant qu'au loin se couche un soleil rose et sang sur lequel se dessinent des silhouettes de promeneurs et les mouettes, et les mouettes, accessoire essentiel.

Pour tout dire, je n'ai jamais rencontré Natalie Portman, ce qui n'étonnera personne, mais je me souviens bien de la toute première fois où j'ai vu son visage sans savoir même qui elle était et c'était dans un film dont je ne sais le titre, cela n'importe pas, ce qui importe est que les fois suivantes elle était là aussi sur l'écran grand et que je ne savais toujours pas qui elle était mais je reconnaissais ses traits et c'était ça qui m’importait, de reconnaître un visage connu, et que j'avais toujours connu — je veux dire par là, avant même la toute première fois.

J'imagine sa vie et ce n'est pas la mienne, j'imagine sa vie et c'est une vie de bruit et de lumière dans laquelle il relève d'une lutte de chaque instant de se souvenir de qui l'on est encore derrière cette image de soi que les autres dévorent comme si c'était un fruit bien mûr, une vie dans laquelle des moments d'exposition intense alternent avec d'immenses silences, ce doit être ce qu'on ressent dans l'œil de l'ouragan quand les grands vents s'arrêtent, le vertige qui nous prend quand les bousculements s'arrêtent, la crainte que l'on a de savoir que ça revient, que la pause de peu n'est qu'une pause minuscule, une petite clairière dans une jungle sans fin, un répit bref qui autorise enfin à se pencher, ramasser ses morceaux, s'assurer que tout est là encore et bien juste à sa place, exactement, la bonne place, dans ce puzzle d'infime que nous sommes tous.

Je sens à écrire ça que je n'imagine même pas, que je suis certainement bien à côté du vrai, qu'il y a une telle distance de part et d'autre, ce sont deux mondes, des galaxies, et entre ce vide de l'espace, que sans doute rien de ce que je puis construire avec mes contes ne colle à la réalité. Je ne sais pas. Il faudrait qu'elle me dise. Il faudrait qu'elle raconte. Pas la parole publique, mais juste une conversation, cette sorte de devisement. Cela n'arrivera pas. Elle reste sur les affiches et peut-être n'existe pas, ou certainement existe mais telle que personne ne peut l'entrevoir, réelle seulement là où personne ne va, dans ce moment de solitude totale où elle, et nous, sommes qui nous sommes, exactement.

Il n'y a pas grand chose de plus à dire ici, qui n'est qu'un monologue né d'un visage reconnu au hasard des écrans. Je sais de longue date que nos visages viennent du creux du temps, du plus profond de son ventre sans fond ; tous nos visages exactement viennent de là, et le mien comme le sien, et nous portons ces traits tirés dans le hasard, et nous ne savons pas d'où ils nous viennent, ni pourquoi ils sont là dessus nos os collés. Le jour où j'ai reconnu Natalie Portman, je me suis demandé comment il se faisait que je retrouvais ces traits dans ma mémoire et puis je me suis demandé quelle était la personne derrière. Pour la première question, j'ai vite compris que j'avais tout oublié de la fois d'avant la première fois et c'est tant mieux, nos mémoires oublient tout, cela nous permet d'avancer, de rester droit sur ce très mince sentier qui est ce que nous sentons du présent. Pour ce qui est de savoir qui elle est vraiment, elle, je n'en saurai jamais rien, autant parce qu'elle est qui elle est que parce que nous ne savons pas nous-mêmes qui nous sommes et que peut-être, c'est simplement pour répondre à cette interrogation qu'elle joue à être une autre du matin jusqu'au soir ; et que peut-être aussi, je joue à écrire des vies qui ne sont pas la mienne, que je m'amuse à ce jeu qui ne sert à rien, ou presque, puisque quelques heures durant, quand même, j'ai cotoyé cette femme-là, j'ai fait ce rêve, qu'elle existait, et moi aussi, que nous pouvions même nous voir depuis nos solitudes propres — on mesure la force des mots.

Parfois aussi elle se promène et dans les librairies traîne ce bonnet jusqu'à ses yeux tiré pour n'être pas reconnue, pour être seulement une passante, une inconnue sur laquelle personne ne se tourne ou seulement parce qu'elle porte un sourire qui une fleur de printemps. Ces jours-là, elle n'est plus celle qu'on voit collée au mur ou sous les abribus, elle n'est plus une actrice, elle laisse ses rôles, ses chapeaux et ses écharpes sur le meuble clair dans l'entrée de l'appartement, elle ferme la porte et sort comme ça, juste comme ça, avec seulement elle à jouer et ce n'est rien, c'est juste être un tout petit peu ce qu'on peut, elle marche dans les avenues, je pense son pas très décidé, j'entends quasiment ses talons, elle avance vite toujours, je la devine vive tournant les immeubles hauts, elle est dans n'importe quelle ville et est partout chez elle puisque partout elle est déjà, elle ne ralentit que devant la vitrine pas plus large que ça, pousse la porte et entre, dessus sa tête ce sont de petites clochettes quand aucun visage autre n'hésite ni ne se lève vers celle qui feuillette maintenant au hasard, seul le libraire sourit qui sait ses habitudes, qui sait les livres qu'elle aime, là est leur grand secret, l'autre est bien moins de choses, que cette silhouette lentement déambulant est déjà une légende alors qu'elle a à peine passé ses trente premières années, dans ses yeux seulement, si l'on regarde on voit, il y tellement de siècles que c'est un chavirement.

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