Révisions pour « Comment je n'ai pas tué François Mitterrand »

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sam, 10/22/2016 - 16:34 par dbourrion
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sam, 12/12/2015 - 20:40 par dbourrion
sam, 12/12/2015 - 09:52 par dbourrion
jeu, 12/10/2015 - 18:54 par dbourrion
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mer, 05/27/2015 - 21:22 par dbourrion
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mer, 05/27/2015 - 15:28 par dbourrion
mer, 05/27/2015 - 15:27 par dbourrion

Dans l'abattement plus personne pour bouger, le ciel est tombé de très haut en plein dessus nos têtes, quelqu'un marmonne encore en boucle "c'est pas possible" et pourtant si, dans le rectangle bombé et cathodique ça continue malgré l'apocalypse, les commentateurs commentent ce qui est vraiment arrivé et d'un seul coup l'on n'entend plus, ça parle de tous côtés on n'y comprend plus rien, on sent seulement qu'il s'est passé quelque chose de grave comme si quelqu'un s'était tué dans un virage à l'entrée du village ou était mort écrasé par une branche tout là-bas dans la forêt trop noire, je crois entendre un sanglot bref et tout soudain sonne le téléphone, c'est une vraie sonnerie forte sur un téléphone à cadran avec ses trous avalant les doigts et le tout petit cliquetis qu'il fait en revenant de là où on l'avait poussé, nous restons pétrifiés, peut-être que tout a déjà commencé, peut-être que c'est déjà quelque commissaire politique qui nous appelle, qui sait qu'ici ce n'est pas notre candidat qui est vainqueur, qui convoque tout le monde à la préfecture, des explications sont attendues, les sonneries s'éternisent et quand quelqu'un enfin mais qui se décide et décroche, au bout du fil qui est vraiment un fil, qu'on voit par la fenêtre partir du mur, traverser l'aire large qu'ont devant elles ici toutes les maisons, c'est le schéma classique d'un village dit rue avec ses maisons jetées loin derrière et entre elles et la route ce plan qui est usoir, passons sur ça, au bout du fil donc qui nous demande "alors c'est bon ?" parce qu'elle n'a nul téléviseur et nulle radio et rien pour savoir le monde parce que le monde pour elle s'arrête au bout du ban de son village et que c'est très largement suffisant pour ce qu'elle veut y faire, vivre simplement, vivre tranquillement et pareillement mourir, au bout du fil donc qui répète "alors, c'est bon ?" c'est la grand-mère qui n'en croit pas ses oreilles déjà sourdes quand une voix étranglée lui glisse que non, ce n'est pas bon, pas bon du tout — elle ne mourra pas de ce jour funeste mais presque et j'exagère à peine.

Image : Frédérique Voisin-DemeryTéléphone à cadran (heu ?)CC BY

Finalement quelqu'un se lèvera pour éteindre le téléviseur, inutile d'attendre plus longtemps la nouvelle qu'une erreur s'était glissée dans les pixels, que cette technologie à peine née avait déjà joué des tours, d'autres viendraient que nous n'imaginions pas une seconde, inutile d'espérer l'annonce soudaine que c'était l'autre en fait, le grand sec chauve accordéoniste toujours un peu ridicule dès qu'il était dans la commune vie, qui était le vainqueur, nous aurions préféré mais non, il fallait bien l'admettre, le réel nous cognait de pleine face alors on va jusqu'à la boîte carrée dedans laquelle ça se dispute maintenant très fort et on appuie sur le bouton d'arrêt et tout s'éteint dans un bref flash qui ramasse l'image en un seul point très blanc au centre de l'écran, le silence revient, il n'y sur la surface lisse que les reflets de nous, certains encore bouche bée, les enfants vont au lit, on ne discute pas, on ne discute jamais et encore moins ce soir de grande catastrophe, on monte dans les lits hauts, on ne s'endort pas, dans le salon en bas de graves voix discutent et ça dure longtemps et c'est une tension qui porte révolution, une voix a dit cela qui reste suspendu lourd dans l'espace et tout le monde s'effraie parce que soudain c'est grave et on sait ce que c'est, personne n'a oublié le mois de mai 68 et la chienlit, le monde s'écroule donc à nouveau pendant que dans nos lits blottis très courts on espère le lendemain et qu'on sera tous vivants et que ce ne sera qu'un cauchemar de la nuit, au réveil je le sais il fera tôt quand même pour aller à l'école où tout sera étrange dans la cour pleine de discussions sans sens mais avant on verra confirmé dès le petit déjeuner ce que disait l'écran, sur le journal grave s'étale la tête qu'on ne voulait pas voir et c'est lui le gagnant, c'est écrit sur papier et donc c'est vraiment vrai.

Image : Susan E. AdamsNothin on TV1CC BY

La cour du collège bruissante alors, des vagues de rumeur parcourant chaque rang tels champs de blé sous un vent fou, nous étions alignés puisque la cloche avait sonné, les profs tentaient vainement de calmer tout le monde avant que nous montions dans les salles de classe, les russes arrivent de partout l'on entendait, les tanks sont là, untel son père, l'autre sa mère, des sources sûres, dans l'escalier et les couloirs aux teintes glauques ça continuait, grève générale, on frissonnait malgré l'air doux, se bousculait, les russes arrivent, et chacun d'y aller de son anecdote, de ce dont ils étaient capables, ces russes dont nous ne savions pas grand chose à part certains, dont moi, qui avaient oncles revenus de là-bas, des camps de prisonniers après la guerre, la grande, la seconde, revenus de là-bas, de ce qu'on ne se représentait que comme un hiver sans fin et puis sans fond, une chose blanche et plus glacée encore, était-ce possible, que nos hivers à nous — ces russes qui arrivaient, leurs chars, on les voyait du fond de chaque classe sortant d'un brouillard qui était ce qu'ils pulvérisaient devant leurs museaux noirs, leurs canons à gueule ronde et froide, de neige renversée, de neige soufflée par la rage folle de leurs chenilles, des chevaux ivres de leurs moteurs, de la force incroyable de la révolution qui n'a nulle frontière et ce ne serait pas la ligne Maginot qui les arrêterait, elle n'était plus et puis d'ailleurs, puisque l'autre venait de gagner, ils étaient bienvenus, les hommes grands forts et blancs avec leurs pommettes caucasiennes, etc. etc. jusqu'à ce que tombent les punitions sur les bavards, ça suffisait.

Image : Tyomt54-tracksCC BY

Le soir encore descendu des bus gris rapides — enfin c'était leur nom pour la rapidité on repasserait notre chauffeur portait blouse bleue et transistor personnel, il n'y avait pas de radio embarquée dans l'antique machine et donc l'homme bleu arrivait repartait avec le boitier gris de son poste qu'il coinçait sur la plage noire plastique de son tableau de bord, qu'on imaginait ensuite (le transistor) sur son buffet continuant à diffuser la même radio sempiternelle les mêmes tubes antiques venus de l'autre côté de la frontière, pas un seul mot aucune info sur le drame de la France seulement à moment fixe des bips autant que d'heures et puis voilà les ritournelles ich bin allein — le soir donc ce serait mêmes histoires entre voisins restés à discuter dans l'air doux de mai sur les bancs alignés le long des maisons lourdes et mêmes craintes rumeurs certitudes on ne savait plus le cousin rentrant de l'atelier là-bas à M*** parlant des ouvriers qui commençaient à saboter les tours fraiseuses ça se disait on le racontait lui n'avait pas vu de ses yeux mais ça se savait de partout dans l'usine grande comme une ville et l'autre rentré de l'autre usine celle plus petite plus proche des fromages de dire pareil ça se disait sous le manteau des lames de rasoirs dans le camembert juste glissées si je te jure non je n'ai pas vu tous savaient tous craignaient autour nous jouant d'une oreille cueillant ce qu'il fallait pour se faire peur le grand Satan était donc cet homme élu mais pourquoi lui avec ses dents de vampire finalement il nous sucerait tout notre argent on ne savait plus quoi en penser entre copains on discutait vélos posés et nous autour près de l'église alors l'église ils la raseraient et nos vélos ils les prendraient on ne pouvait pas rester ainsi les bras ballants, il fallait bien faire quelque chose mais quoi et qui fin du meeting contre-révolutionnaire au loin nos mères appelaient déjà la bonne soirée la bonne nuit on verrait bien, on verrait demain.

Image : TotordenamurRadialva MilordCC BY

C'est là sans doute que l'un de nous a évoqué l'idée, tuer le président. Après tout ça se faisait, s'était fait il n'y a pas si longtemps encore de l'autre côté des grandes eaux, chez les américains dont déjà nous voulions tout copier, avec leur président et sa femme dans sa robe rose dont nous avions tous vu les images de la tête éclatant sous les balles, la voiture qui fonce, et cette femme telle une fleur incongrue à quatre pattes sur le capot arrière très long de l'auto tentant de fuir une vision qu'on voit bien tous d'horreur cependant que l'agent de protection à présent inutile et il l'était dès le début essaye de rejoindre son déjà mort de président sous les regards sidérés de la foule au gazon égayée et qu'on imagine dans son immeuble là-haut l'homme déjà mort aussi puisqu'il tombera pareil sous l'oeil des caméras tué à bout portant par un autre à tête de ganster repose son arme qui vient d'abattre donc le président et puis s'éloigne d'un pas sec dur pendant que dans les avenues c'est Dallas ainsi les limousines noires accélèrent pleines sirènes vers un hôpital qui ne pourra rien faire on s'en doute au vu des images — cela on pourrait bien le faire, s'en inspirer, tenter nous aussi et de même de flinguer l'autre qui arrivait chez nous assis sur ses chars russes et rouges, on pourrait bien, et nous tous nous échauffant échafaudions le scénario en nous haussant du col comme savent le faire les garçons à cet âge-là et puis après, je le ferai, et moi aussi, et moi aussi, c'était comme fait, le rouge élu n'avait plus qu'à bien se tenir, nous arrivions.

 

Évidemment que nos résolutions, nos complots impossibles, ne durèrent pas : nos parents appelaient, la cloche du collège sonnait, le bus nous déposait, et toujours pas de chars russes à l'horizon — on connaissait pourtant de par ici ce que c'était enfin pas nous mais nos parents et puis nos grands-parents et puis ces oncles, voisins, qui passèrent malgré eux la presque totalité de la grande guerre, la seconde, dans un uniforme puis un autre, dans un camp puis en face, s'étaient finalement retrouvés dans les camps de prisonniers là-bas au froid où leurs camarades tombaient comme des mouches, et racontaient, rentrés vivants sans savoir comment, et seulement un peu pompettes, le bruit que faisaient justement les chars russes, ce feulement rageur de leurs moteurs à blanc et que ce n'était rien encore que ce bruit-là, que celui pire, c'était le silence sec quand ils venaient à s'arrêter parce que peut-être, à ce instant, cet arrêt-là, c'était seulement pour prendre visée et vous pulvériser dans un nuage de poussière, on ne levait pas le nez, ça aurait été de se faire répérer aussitôt, on se plaquait le plus possible sur la terre, derrière le petit mur, et on pensait à autre chose, un arbre, des fleurs, la moisson qui là-bas devait se faire sans nous — non, toujours pas de chars, mais des articles dans les journaux et des débats à la radio qu'on ne comprenait pas vraiment, des histoires de privatisations, de gouvernements en cours de constitution, de ministres arrivant échevelés comme sans cravate sur le perron (pourtant, cette photo qu'on vient de retrouver, pas tant de cheveux que cela en horizon et puis toutes ces cravates, c'était pour quoi, pour le spectacle, ou bien cela marquait déjà la fin de l'insouciance ou alors les journaux ne disaient pas le monde, pas tout à fait, pas très exactement ?), n'importe quoi, n'importe quoi, il fallait que ça cesse, cela tournait en moi, il fallait que ça cesse.

Le fond sonore coule d'un transistor poussé à fond posé sur une pierre à eau récupérée bricolée montée là, au fond de la cour laminée par le soleil, juste à côté d'une pompe qui fonctionne toujours, elle va chercher son eau au bas du puits dont on voit bien la ronde marque et la trappe de visite, la pompe sera remplacée quelques temps plus tard par un robinet d'eau courante, elle restera on ne sait pas réellement pourquoi et depuis le haut-parleur une grille montent les voix des journalistes qui commentent la cérémonie pendant que tchac tchac la hache fend le bois pour la grand-mère et que l'on sue tellement que les yeux brûlent quand on oublie de s'éponger le front et que ça coule au creux de la paupière, dedans le poste ça parle de foule de liesses de service d'ordre de cris de hourras d'une rose qu'il porte comme une épée de Panthéon de très grands hommes qu'il visite il marche seul on dirait par moments qu'il est vraiment tout seul à écouter ce qu'ils racontent et tchac tchac la masse d'acier retombe sur le bois dans le fil c'est plus facile les morceaux sautent se fendent parfaitement tombent de part et d'autre de la souche lourde usée lacérée de traces laissées par cette hache et d'autres cela vous fait des décennies un souche à fendre on écoute ça ce très lointain moment cela n'arrête donc pas le président prend donc ses marques derrière les voix on en entend d'autres criant la liesse la liesse encore tous ces gens donc se tromperaient de temps à autre une gorgée d'eau elle est glacée remonte du puits a goût de terre avec une hache on pourrait sans doute l'arrêter celui qui marche seul comme sa rose mais c'est très loin et puis on sait que ces hommes-là sont protégés, jamais tout seul, c'est bien le moins, que peut-on faire, on est enfant et même enfant et donc insoupçonnable, avec une hache dans Paris, on finirait par se faire repérer, c'est un problème, on y pense bien, on a le temps, dans cette colère que l'on passe sur du bois sec depuis brûlé, et de longtemps.

Image : CactusbonesI love splitting woodCC BY

Le temps passa comme il sait seul faire tombant par blocs énormes dans le saumâtre de lui-même où nous tombons de même et avec lui, collatéraux. Je ne suis jamais monté muni d'une hache à bord du train qui menait alors de M*** la petite ville de garnison à M*** la régionale et puis de là après correspondance sur le quai gris droit à la capitale en trois heures devenues maintenant exactement la moitié moins, ce qui de fait ne change rien pour ceux qui ne montent pas à bord - ladite hache d'ailleurs se cache sans doute toujours, preuve indéniable d'un crime qui n'a pas eu lieu, dans quelque atelier, dans ce fatras d'outils perdus posés en vrac dans les recoins que laissent derrière ceux qui nous meurent ; une hache, donc, qui reviendra bien après ce qui se raconte ici, quand je l'avais déjà oubliée, reviendra donc mais pas exactement, pas la même, juste, en métaphore fascinante, dans ce titre des chevelus dont le leader premier, devenu fou, disparaîtra de la circulation ou presque, je n'oublierai pas de sitôt cette photo exhumée par l'un de ses anciens acolytes dans quelque reportage, et l'étrange bonhomme rond chauve tombé juste de la Lune qu'était devenu le lumineux jeune homme à présent perdu en lui-même nous rappelant à quel point nous sommes sur notre crête, seulement à l'équilibre : tout cela nous éloigne fort du président qui n'avait nul cheveu mais nous en sommes bien loin depuis le commencement.

 

Ce serait donc seulement cela finalement l'histoire, un tout petit homme renonçant à partir à l'assaut du président, heureusement — on imagine la chose, une démocratie mise à mal par un enfant d'une hache armé, on en rira longtemps, de l'idée même qu'évidemment il était impossible de mettre en oeuvre. Le reste suivra tout seul, deux septennats passant dessus les deux bonshommes, celui qui fendait bois et temps, et celui à la rose qui à la fin ne portait plus de cheveux du tout, on croisait à l'écran un vieux finalement avec sa part d'ombre et des malles pleines de mystères, ces étonnements, des affaires sombres, une astrologue, et des écoutes, une fille cachée mais qu'on saurait ensuite connue de tous, nous étions loin, ne savions rien, bêtes comme choux, la dernière fois qu'il parlerait, pendant qu'il évoquait les forces de l'esprit, semblait soudain parler déjà depuis un au-delà dont il voyait s'ouvrir les portes inexistantes béant sur un grand vide, on penserait aux chars jamais arrivés jusqu'à nous, à l'ignorant qu'on avait été là de la chose politique, qu'on demeurait toujours posé dans cet ailleurs de notre vie, on penserait à d'autres temps, au silence de dedans, à ceux qui avaient vu tomber cette pluie de pixels autour de la télé, la plupart maintenant partis dans un rien immobile et très blanc, on attendrait la toute fin de cette allocution, la toute dernière, on finirait par éteindre le poste, tout le monde à s'étirer, personne pour se souvenir, nos mémoires sont des trous, c'est la seule conclusion.

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