Révisions pour « Usine d'étés »

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jeu, 01/25/2018 - 22:19 par dbourrion
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jeu, 01/25/2018 - 20:42 par dbourrion
jeu, 01/25/2018 - 20:41 par dbourrion
jeu, 01/25/2018 - 20:40 par dbourrion
jeu, 01/25/2018 - 20:38 par dbourrion
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jeu, 01/25/2018 - 20:25 par dbourrion
mer, 01/24/2018 - 18:49 par dbourrion
mer, 01/24/2018 - 18:44 par dbourrion
mer, 01/24/2018 - 08:12 par dbourrion
mer, 01/24/2018 - 08:11 par dbourrion

Or donc c'était une routine, de bas en haut, de gauche à droite, croiser les gestes et le rouleau, et recharger souvent, le coup vertical d'abord juste après la recharge quand la peinture dégueule mais juste ce qu'il faut parce que le truc aussi, c'est de charger à point et puis d'aller très vite, et toujours penser à finir par lisser, des traits bien parallèles, réguliers haut vers bas, je crois quand j'y repense que c'était seulement pour orienter dans le même sens les reliefs que l'oeil ne voyait pas mais la lumière, ça lui changeait la vie, une routine donc depuis que j'avais eu 15 ans, que j'avais commencé mes étés comme peintre, 15 ans c'était trop tôt, je veux dire pas légal alors cette année-là, celle du numéro 15, je jouais profil bas comme me le demandaient les deux oncles, celui qui avait l'entreprise, celui qui était chef de chantier, te fais pas trop repérer, ne prends pas de risque, tu es transparent et si quelque chose débarque qui ressemble à un inspecteur, tu files discrètement et ça je savais faire, je le sais même toujours, c'est une forme d'art de se rendre comme absent, couleur de mur au fond, mur même quand il le faut, c'était une routine et plusieurs étés m'avaient vu faire mon peintre comme un fier jusqu'à ce qu'un beau jour vienne la possibilité d'aller cette fois à l'usine toute proche, quelques kilomètres seulement, et puis comme on se lasse de tout, de passer ses journées sur les échelles avec la radio de chantier qui hurle dans le couloir, les électriciens qui s'engueulent sans arrêt, les gamelles dans l'eau sale tout au fond du camion recyclé posé sur le feu (le camion, c'était le nom qu'on donnait aux pots métalliques super lourds dans lesquels étaient les peintures) et surtout les vapeurs de white spirit, les gestes toujours recommencés, de bas en haut, de gauche à droite, croiser tout ça, je m'étais dit que c'était l'occasion en or de faire autre chose, de gagner plus, de ne plus me lever si tôt pour finir la nuit brinquebalé dans l'estafette et j'ai donc dit oui, je l'ai pas regretté, enfin, si l'on peut dire.

Il y aurait donc toute une année scolaire puis un nouvel été après l'adieu fait aux pinceaux, une nuit, une aube, et ce serait le premier jour dans cette usine grise rouge blanche cachée derrière ses cuves inox levées droites devant, on aurait dit des bases de fusées inachevées, dedans c'était du lait, je l'apprendrais ensuite, venu des campagnes alentours ramassé collecté par des camions se faufilant partout dans les chemins les brumes et puis les gars tirant leur tuyau gris jusque dedans les granges et les étables pour se brancher dessus les cuves plus petites à l'intérieur, on discutait avec le paysan bleu le temps de tout vider, c'était vraiment facile comparé à l'avant où ils se coltinaient les bidons lourds inox toujours, ce métal est une glace, et moi débarquant là dans la cour parcourue par les trente-huit déboulant comme des fous, l'un d'eux c'était mon père et dans le garage là-bas qui soignait les mastodontes cassés il y avait un oncle aussi couché sous les moteurs, encore une affaire de famille mais cette fois, le propriétaire, je ne sais pas qui c'était , je ne l'ai jamais su, on commençait à s'éloigner, l'accueil a été vite plié, salut, voilà tes fringues et puis tes bottes, les gants et ton calot tu n'oublies pas, chope un casier par là, je t'attends tout de suite,  le gars était barbu, sympa comme une brique, le temps de passer tout ce blanc, blanc le pantalon le tee-shirt, blanc le calot pour les cheveux, et puis blanches les bottes, et les gants blancs de même pareil, je cavalais déjà derrière le barbu blanc, une volée d'escaliers, une porte, un pédiluve, la dernière porte enfin, le dernier pédiluve et puis une salle immense, carrelée de haut en bas, une chaleur étouffante, et cette humidité, et l'odeur aigre du lait en train de se cailler, une yaourtière géante, rien qu'à entrer dedans j'étais tout en sueur, j'allais bien m'amuser, et des litres suer, on était un lundi, ce que je ne savais pas que c'est cette première journée durerait 12 heures de suite.

C'est donc un choc et c'est une chaleur lourde et très humide qui me tombe dessus sitôt les premiers mètres, je n'ai encore rien fait à peine marcher et je sens déjà dans ma nuque une rigole trouvant sa route, c'est juste le début, je n'imagine pas la suite, les torrents qui viendront, le barbu parle à toute vitesse, le chaud c'est pour le lait et puis l'humide aussi, tu es au chargement, regarde comment fait celui-là, tu prends ce chariot-là, et puis tu fais pareil, sur l'ardoise là-haut c'est l'heure où envoyer, je reviens tout à l'heure, et puis de barbu plus, il file comme une furie qui pourrait perdre son calot, les gars autour se marrent à voir ma tête très ébahie, j'ai tout autour de moi alignées en parade deux files de dix bidons et puis entre les files juste de quoi passer les jambes du bonhomme, et puis deux files de dix, et comme ça sur les bords dans toute la salle blanche, à droite et puis à gauche, et au milieu c'est large et c'est là qu'on roulera avec le chariot, un sorte de sulky pour donner une image sauf qu'à la place du cheval, ce sera moi et puis les autres, et juste de l'autre côté, là où est assis le jockey, je parle du sulky, on chope le bidon qu'on lève de levier, un bidon prélevé dans l'armée de bidons, des bidons bien carrés, quatre-vingt par quatre-vingt sur le mètre de haut, aux côtés deux poignées, une à gauche une à droite, c'est là qu'on vient viser et d'un seul coup il faut faire levier et lever, écrit comme ça cela semble facile, mais ce qu'il faut te dire c'est que chaque bidon est empli de son lait qu'un mec amène dedans avec un tuyau noir et large tombant tout droit du ciel — ce que j'apprendrais aussi ensuite, c'est qu'avec le lait coule de la pressure qui va faire prendre tout ça, forcément, on est dans le chaud et l'humide, le barbu l'a bien dit, ce qui fait qu'en quelques minutes, le bidon sera devenu d'un bloc de lait caillé qu'il faudra trancher pour la suite des opérations, le moulage, j'y reviendrais, le tranchage en attendant c'est le boulot du trancheur qui, avec deux sortes de grilles carrées faites de fils métalliques, une à l'horizontal, l'autre à la verticale, vient découper tout ça en petits blocs qu'il brassera ensuite avec une pelle, je ne vois que ce terme, un manche et un brasseur rectangulaire, je pourrais dessiner mais je ne suis pas ici pour cela, le barbu va s'énerver et en bout de la file, tu sais les deux fois dix, je parle des bidons, il y une ardoise blanche fixée au mur et dessus est inscrit tout ce qu'il faut savoir, l'heure de remplissage, les heures de tranchage, celles de brassage enfin, et quand tout est passé, le lait totalement caillé tranché brassé la masse blanche bien séparée du petit lait, c'est là qu'on entre en piste, nous les deux trois gamins venus ici se perdre pour l'été et qui comme moi d'un coup se retrouvent avec leur sulky à essayer de suivre la cadence, s'aligner comme il faut sur les bords du bidon, d'un coup le soulever, reculer doucement, c'est à ras bord plein et ça dégueule vite, et puis jusqu'au bout de la salle il faut pousser le lourd machin sur le carrelage mouillé, arriver vite et bien et surtout ne pas rater le début de la chaîne, deux rails métal plastique et au milieu les câbles de plastique vert qui font tout le mouvement, c'est là qu'il faut poser ce satané bidon, si tu arrives mal, le bidon se renverse, si tu arrives mal, le bidon va cogner, si tu arrives mal tu vas te prendre pleine vitesse pleine puissance le retour de la tige ferraille du sulky pile dans ton ventre que tu utilisais comme bélier pour pousser, je peux te dire, tu fais ça deux trois fois et puis tu as compris, et ta tripaille aussi, mon été maintenant vient juste de commencer, j'ai déjà mal partout, comme envie de mourir, le premier jour ici je ferais mes douze heures, je n'imaginais pas que je pourrais tenir, j'en ai toujours mal, plus de trente ans après, j'ai enquillé malgré tout serrant les dents toutes mes douze heures, le soir j'étais un mort qui marchait tout courbé, je crois que j'ai pleuré tellement l'usine m'avait ruiné, il y eu un matin, il y eu une nuit, c'était mon premier jour dans l'usine camembert.

La suite est en deux temps : le lourd bidon s'en va tout droit montant une petite pente en haut est attrapé et vlan renversé d'un seul coup par une mécanique qui fiche tout le caillé dedans le mélange gras et le petit-lait dans les moules dessous grands larges rectangles métal dessus usés il y des ronds de plastique blanc j'y reviendrai qui partent sur la droite un autre morceau de la chaîne et pour le moule maintenant vide il se fait avaler par une laveuse suant de toutes parts on entend juste un bruit d'eau folle ça gicle hors regards et puis au bout ça fait au pif quoi cinq ou dix mètres le bidon sort juste à côté de la rampe où tu l'as posé auparavant enfin pas le même l'un de ceux d'avant tu as compris c'est une boucle et toi maintenant ton sulky vide tu recules emmanche le bidon tout lavé et puis tu vas de l'autre côté de la pièce où maintenant on range les vides rangées de dix dans pas longtemps elles seront pleines le gars déjà avec son tuyau qui pend du plafond attend c'est une boucle, tu imagines, la boucle du plein, celle du vide, les bidons pleins, les bidons vides, et ta sueur qui dégouline, ça dure des heures, je me souviens, nous marchions tant que j'en avais l'entrejambe à vif, cet été-là, ma peau pelait et j'étais pris dans une ronde, des heures durant, pièce de la chaîne.

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