Révisions pour « S'effondrer »

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sam, 12/12/2015 - 20:46 par dbourrion
Ceci est la révision publiée.
sam, 09/17/2011 - 10:25 par dbourrion

J'ai vu leurs corps tomber et par dedans vaciller lourds, craquer lentement, basculer drus et toucher terre dans des tonnerres de poussières, de gravats à têtes de morts, de chairs molles qui demeuraient accrochées là jusqu'au moment où le vent et les bêtes en arrachaient les derniers lambeaux en laissant à nu toute la charpente, les os blanchis, cette mécanique arquée maintenant sur un vide creux. 

J'ai vu tomber des siècles et des siècles de cendres dont on ne savait plus si elles étaient nôtres et dont le goût nous resterait à jamais dans la gorge, j'ai vu brûler les terres et les cieux, j'ai vu mourir même le diable et ses cavaliers et tout ce qui peut faire l'univers et le reste, j'ai vu cela et bien plus, plus qu'aucun de mes mots ne pourra jamais dire même si je restais assis avec vous, ici, des années durant, à décrire les images qui sont entrées dans mes yeux maintenant vieux, n'en sont jamais sorties, y tournent toujours telles des abeilles emplies d'une fureur qui ne trouve pas à se tarir.

J'ai vu mourir des hommes et des femmes tellement qu'on aurait pu penser qu'une pluie de morts allait nous venir dessus, j'ai vu des files longues courir le long de routes dont personne ne savait où elles allaient, j'ai vu toute une humanité sauter dans les fossés pour y boire une eau sale dans laquelle d'autres avant s'étaient soulagés de leurs ventres, j'ai vu venir du ciel et puis de nos mêmes mains toute une apocalypse, j'ai vu ce que nous savions faire quand nous devenions bêtes, j'ai vu cela et beaucoup plus et c'est un animal qui me ronge au-dedans et déchire mes chairs et sort même la nuit pour aller se promener tout autour de mon lit et me ronger les pieds.

Nous marchions donc derrière l'un d'entre nous et nous tassions les uns contre les autres sous le vent dur déboulant depuis la trouée mince entre les arbres serrés là-bas à l'entrée du village, nous suivions la boîte noire vernie et je voyais tomber les uns après les autres tous ceux autour et ils marchaient pourtant encore et morts déjà faisaient toujours comme si de rien n'était, comme si déjà leurs corps n'avaient pas commencé à fondre, à s'écouler en gras suintements qui dégouttaient dessus le sol et nourrissaient notre terre-mère et lui donnaient ce goût amer qu'on retrouvait lorsque enfants on se vautrait tels animaux dedans des bauges de fortune que nous faisions dans les clairières, le silence mince des forêts.

J'ai vu dans leurs lits hauts mourir des vieux cachés derrière des paupières lourdes que plus rien ne franchissait depuis longtemps, j'ai regardé depuis la porte leurs corps qui s'affaissaient et se creusaient, j'ai senti et les sens encore leurs haleines viciées qui retournaient le coeur que nous avions et eux mais plus du tout, j'ai tenu contre mon sein le sac d'os tremblants que devenaient les plus robustes, ceux dont les bras étaient avant des arbres, des sortes de barres de fer que rien ne pouvait rompre et qui maintenant ne se tenaient même plus assez pour s'en aller pisser debout et seuls contre les murs, j'ai écouté leurs souffles de forge et puis de vent et puis de brise et puis éteints, j'ai veillé tant qu'il m'arrive de ne plus dormir, j'ai fait tout ça et je suis là encore à peine griffé par le temps et sa rage de pacotille, ses cris d'enfant dans une colère que personne ne comprend et moi moins que les autres.

J'ai vu brûler tout mon village et tous les villages alentour et toute la nuit et toutes les nuits depuis le commencement des guerres et les premiers envahisseurs à chevaux bas et à cris hauts jusqu'aux lourds chars d'assaut dont les gris et les verts tranchaient à peine sur l'horizon, j'ai vu passer tant de réfugiés devant ma porte qu'il s'en est fallu de peu souvent pour que je joigne à eux, j'ai levé de guerre lasse et parce qu'il fallait bien manger tous les drapeaux blancs de la terre confectionnés avec ce qu'il restait des draps dont nous faisions linceuls quand nous ne les sucions pas tout le jour durant pour tromper la famine nous décimant, j'ai rêvé tout cela et ne sais même pas où je m'en vais avec mon sac de mots et mes verbes tous usés.

J'ai souvenir des caves où je ne suis jamais entré, des caves que je n'ai jamais vues, des caves dont je ne sais mais pas grand chose et par ouï-dire seulement, des caves où s'entassait je ne sais qui dans le fracas les étincelles qu'on devinait au-travers des soupirails bas qui faisaient comme des mâchoires vides et qu'on ne quittait pas des yeux pour essayer d'avoir moins peur même si cela n'y changeait rien et qu'on sentait dedans ses tripes une sorte de grise pâmoison à chaque fois que quelque part dans le village presque rasé tombait un lourd quintal d'acier, j'ai souvenir de cette époque mais je suis né longtemps après et je suis né longtemps avant et peut-être même que je ne suis jamais né, allez savoir.

C'est une histoire à dormir debout et vite, disait-il en posant son verre, un de ces contes qu'on se passe le soir les uns les autres pendant que les enfants qui ne savent pas se jouent dehors, une de ces fadaises que nous connaissons toutes et tous, qui parlent de nous et de cailloux mais c'est même chose, même destin, être posé là sans trop savoir pourquoi et ne pas en bouger, jamais, au grand jamais, et surtout pas, parce qu'on verrait alors nos ventres si l'on nous retournait et les petites bêtes molles qui vivent dessous et s'enfuient en tous sens quand la lumière les touche, ces petites blanches larves qui nous surprennent à chaque fois, qu'on a envie d'écraser d'un coup d'ongle, d'un seul coup de talon et qu'on laisse pourtant se faufiler dans les interstices du sol, dégoûtés qu'elles nous laissent, une légende comme ça reprenait-il, dans laquelle on retrouve à chaque souffle qu'avale le conteur les figures qui écoutent dans la pénombre et qui sont spectatrices et tout autant ceux dont on parle, les mêmes exactement, parce que c'est eux et puis c'est nous et ceux d'avant, pareils, toujours pareils, qui sont là-dedans embringués dans cette sorte d'ambre qu'est la lumière couchée sur la vallée.

J'ai vu tomber des arbres des étourneaux et par centaines en une pluie de corps et noirs et blancs qui faisaient sur le sol pelé des damiers grands, des damiers frémissants que nous approchions à lents pas de loups, j'ai vu pleuvoir des oiseaux morts ou presque tellement le gel était cette année-là mordant, j'ai vu ces masses à peine tièdes que nous glanions avec nos mains d'enfants, que nous serrions doucement dans nos chandails pour tenter de les réchauffer, que nous portions dans la salle de classe auprès du poêle dont la gueule rouge crachait son feu, j'ai vu certains se réveiller et s'envoler et s'en aller de frayeur pure se fracasser dans les hautes fenêtres, j'ai vu autour tant de visages, et plus aucun n'a de nom maintenant, et moi non plus je n'ai plus nom, pas même figure dans le charivari du temps, et de tout cela il ne reste rien, que le bruit mou que ça faisait, ces corps légers tombant à terre. 

J'ai vu traversant tous les bois les saignées larges qu'on y faisait, qui étaient cicatrices blanches, que la forêt refermait derrière nous en quelques mois, que nous finissions par ne plus retrouver ou seulement parce que les arbres étaient plus bas, plus serrés, presque plus à notre portée (cela ne durerait pas et rapidement nous ne serions plus que parasites dessous nous faufilant avec nos pauvres outils, la scie, la masse, les coins dont le métal nous laissait chaque fois échardes dessous la peau et pourtant moins coupantes que les autres, les vivantes, les fines et noires que chaque tronc couché nous crachait furtivement aux mains comme nous étions dessus à le démembrer lentement, que nous ne découvrions que plus tard, rentrés chez nous, et qu'il fallait aller chercher ensuite à l'aiguille que l'on prenait soin de chauffer presque à blanc avant de se fouailler soi-même)

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